SAUVEGARDE DU PATRIMOINE (2/2) — Un enjeu majeur de la BSPP

Harry Couvin
5 mars 2026
 — Modi­fiée le 5 mars 2026 à 11 h 33 

Grands formats – Expert reconnu de la sécurité incendie du patrimoine, le lieutenant-colonel Jean-François Duarte Paixão (au centre) dirige le détachement de la BSPP (Brigade de sapeurs-pompiers de Paris) au ministère de la Culture. Ancien commandant de l’unité du Louvre et du bureau prévention (BPREV), il conseille désormais la direction générale des patrimoines (Diri) depuis juillet 2023.

Quelle est votre mis­sion au sein du minis­tère de la Culture ?
Au sein du minis­tère de la Culture, la « mis­sion sécu­ri­té, sûre­té et audit » (Mis­sa) regroupe prin­ci­pa­le­ment des poli­ciers et des pom­piers. Nous conseillons les éta­blis­se­ments rele­vant du minis­tère sur les sujets de sûre­té (pro­tec­tion contre les vols et actes mal­veillants) et de sécu­ri­té incen­die (pro­tec­tion du patri­moine). Nous sommes actuel­le­ment trois offi­ciers sapeurs-pom­piers et un sous-offi­cier.
Nos mis­sions prin­ci­pales concernent les musées de France (audits lors de tra­vaux, conseils pour les pro­jets, accom­pa­gne­ment des éta­blis­se­ments) mais, nous sommes éga­le­ment sol­li­ci­tés pour des pro­jets de bâti­ments d’intérêt patri­mo­nial (archives dépar­te­men­tales et natio­nales, monu­ments his­to­riques, biblio­thèques, réserves exter­na­li­sées, etc.). Deux offi­ciers réser­vistes, les lieu­te­nants-colo­nels Domi­nique Jager et Alain Che­val­lier, s’occupent plus par­ti­cu­liè­re­ment du sui­vi du plan de sécu­ri­té des cathé­drales (mis en place après l’incendie de Notre-Dame de Paris et qui concerne 89 édi­fices de culte rele­vant du minis­tère) mais aus­si des monu­ments his­to­riques. L’adjudant-chef Julien Ras­toul forme le per­son­nel du minis­tère (éche­lon cen­tral et Dracs) à la sécu­ri­té : secou­risme (GQS, PSC et SST), manie­ment des moyens de secours et orga­ni­sa­tion des évacuations.

Quelle impor­tance revêt la pré­ser­va­tion du patri­moine cultu­rel du point de vue de la pré­ven­tion et de la pré­vi­sion ?
La pro­tec­tion du patri­moine, en matière de pré­ven­tion et de pré­vi­sion, est un sujet tou­jours d’actualité. De nom­breux incen­dies ont tou­ché des bâti­ments cultu­rels ces der­nières années : églises, musées, châ­teaux, Notre-Dame de Paris… La perte du patri­moine cultu­rel est irré­mé­diable, qu’il s’agisse d’un bâti­ment clas­sé ou d’une œuvre majeure.

La pré­ven­tion doit per­mettre de limi­ter l’occurrence et les consé­quences d’un incen­die. Elle concerne notam­ment tous les pro­jets de tra­vaux et d’amélioration de la sécu­ri­té des bâti­ments et porte sur le trip­tyque habi­tuel de mesures construc­tives, tech­niques et orga­ni­sa­tion­nelles per­met­tant d’atteindre un niveau de sécu­ri­té accep­table. En com­plé­ment des mesures exi­gées au titre de la pro­tec­tion des per­sonnes dans les règle­ments et codes exis­tants, des mesures spé­ci­fiques sont étu­diées au cas par cas en pre­nant en compte les par­ti­cu­la­ri­tés archi­tec­tu­rales des sites. Ces mesures spé­ci­fiques reposent notam­ment sur une sur­veillance tech­nique per­ma­nente, une exploi­ta­tion adap­tée de la sur­veillance tech­nique et le prin­cipe de mor­cel­le­ment du risque.

La pré­vi­sion opé­ra­tion­nelle englobe deux concepts : la réponse propre à l’établissement face à cer­tains risques et l’articulation de cette réponse avec les secours exté­rieurs. L’un des docu­ments majeurs, outil de cette pré­vi­sion opé­ra­tion­nelle, est le plan de sau­ve­garde des biens cultu­rels, qui prend une nou­velle ampleur depuis l’incendie de Notre-Dame et a notam­ment été for­ma­li­sé en 2024 dans un webi­naire du C2RMF1 consul­table sur Internet.

CONNAISSEZ-VOUS LE BOUCLIER BLEU ?

Le Bou­clier bleu France (BBF) est une asso­cia­tion loi 1901, recon­nue d’intérêt géné­ral et agréée de sécu­ri­té civile depuis 2023. Elle agit pour la pro­tec­tion du patri­moine en temps de crise. Elle compte envi­ron 500 membres sur tout le ter­ri­toire, dont une cen­taine en Île-de-France : musées, archives, biblio­thèques, mais aus­si des pompiers.

Depuis fin 2023, une conven­tion d’entraide opé­ra­tion­nelle lie le Bou­clier bleu et la BSPP. Elle per­met de col­la­bo­rer en cas de besoin : extrac­tion, éva­cua­tion, condi­tion­ne­ment des col­lec­tions, ou ren­fort mutuel. Elle pré­voit aus­si des for­ma­tions croi­sées : le Bou­clier bleu forme des pom­piers, et la BSPP met à dis­po­si­tion des locaux pour for­mer les équi­piers de l’association.

Pour plus d’in­for­ma­tions, ren­dez-vous sur www.bouclier-bleu.fr

Pour­quoi y a‑t-il des pom­piers de Paris au sein du minis­tère de la Culture ?
L’idée de la pré­sence de pom­piers et de poli­ciers au minis­tère de la Culture remonte aux années 1980. Le vol d’œuvres au musée de Mar­mot­tan en 1985 a ame­né la pré­sence de poli­ciers dès 1990. Les pom­piers de Paris ont com­men­cé à tra­vailler au pro­fit du minis­tère lors des grands pro­jets de Fran­çois Mit­ter­rand, notam­ment avec un déta­che­ment de sapeurs-pom­piers de Paris au Louvre pen­dant les tra­vaux du Grand Louvre. Le poste au minis­tère a été créé en 1992.

Pro­gres­si­ve­ment, le dis­po­si­tif s’est étof­fé. Aujourd’hui, nous sommes quatre : un sous-offi­cier pour la for­ma­tion et trois offi­ciers (dont deux réser­vistes). Je m’occupe notam­ment des musées, des archives natio­nales, des réserves d’œuvres et des sujets régle­men­taires et nor­ma­tifs. Les deux autres offi­ciers prennent en charge les sujets rela­tifs aux cathé­drales et monu­ments his­to­riques. Nous voya­geons en France et à l’étranger pour pro­di­guer des conseils et éva­luer le niveau de sécu­ri­té de nom­breux éta­blis­se­ments. Nous effec­tuons éga­le­ment des inter­ven­tions uni­ver­si­taires pour sen­si­bi­li­ser les pro­fes­sion­nels du patri­moine aux ques­tions de sécu­ri­té incendie.


La Bri­gade vient d’or­ga­ni­ser un col­loque dédié à la pré­ser­va­tion du patri­moine. De quoi s’agit-il ? 
Le col­loque orga­ni­sé les 9 et 10 décembre 2025 par la Bri­gade de sapeurs-pom­piers de Paris s’inscrit dans une dyna­mique natio­nale de ren­for­ce­ment de l’implication des ser­vices de lutte contre l’incendie pour la pro­tec­tion du patri­moine. Depuis l’incendie de Notre-Dame de Paris, la pré­ser­va­tion du patri­moine est deve­nu un enjeu encore plus impor­tant dont la prise en compte s’est accen­tuée et réin­ven­tée.
Ce col­loque a pré­sen­té les actions de pré­ven­tion et de pré­vi­sion opé­ra­tion­nelle aux­quelles les sapeurs-pom­piers de Paris sont asso­ciés avec leurs nom­breux par­te­naires ins­ti­tu­tion­nels et pri­vés concou­rant à la pro­tec­tion de notre patri­moine national.

1 : Centre de recherche et de res­tau­ra­tion des musées de France.

propos recueillis par SCH Nicholas Bady — photo CCH Sylvia Borel

Innover au service des œuvres

Lorsqu’un sinistre touche un site patri­mo­nial, la réponse de la BSPP ne se limite plus à l’extinction ou au sau­ve­tage « clas­sique ». Elle inclut une dimen­sion opé­ra­tion­nelle dédiée à la pré­ser­va­tion des œuvres, avec des moyens et des pro­cé­dures spécifiques.

Par­mi ces outils, la pre­mière inno­va­tion majeure est le lot de sau­ve­garde des biens cultu­rels (LSBC), inté­gré à la berce de sau­ve­garde des biens cultu­rels (BSBC). Mis en ser­vice en 2020, ce dis­po­si­tif per­met d’appuyer rapi­de­ment les équipes sur le ter­rain pour pro­té­ger, condi­tion­ner ou éva­cuer les œuvres menacées.

Le LSBC ras­semble le maté­riel néces­saire au dépla­ce­ment, au calage et à la pro­tec­tion des objets — des sangles aux dis­queuses, en pas­sant par les bâches igni­fu­gées, le papier bulles, les ven­touses, trans­pa­lettes ou échelles. Tout cet équi­pe­ment per­met d’agir vite, pro­pre­ment afin de limi­ter les dom­mages entraî­nés par le sinistre.

Moyens dédiés. Au-delà du LSBC, la Bri­gade a déve­lop­pé d’autres outils pour ren­for­cer sa réponse opé­ra­tion­nelle face aux sinistres tou­chant le patri­moine. Par­mi eux, le DURCE (dis­po­si­tif d’urgence de récu­pé­ra­tion et de cana­li­sa­tion des eaux) consti­tue une avan­cée déter­mi­nante pour les musées et biblio­thèques. Lorsqu’un sprink­ler se déclenche acci­den­tel­le­ment, son débit — par­fois supé­rieur à 100 L/​min — peut pro­vo­quer des dégâts consi­dé­rables avant même que la conduite ne soit iso­lée. Le DURCE, mani­pu­lable par un seul pom­pier, per­met en quelques minutes de cap­ter l’eau grâce à un récep­tacle fixé sur une perche téles­co­pique, puis de l’évacuer vers une zone sûre via une gaine de 50 m. Un dis­po­si­tif simple, effi­cace, né de la col­la­bo­ra­tion entre l’adjudant Bou­din et la Biblio­thèque natio­nale de France.

Autre inno­va­tion : le cha­riot porte-tuyaux, pen­sé et déve­lop­pé par le major Qui­tard en ser­vice au Louvre à l’époque de son déve­lop­pe­ment. Conçu pour les départs de feu à l’air libre sur les emprises exté­rieures du Louvre avant l’arrivée des secours, ce cha­riot embarque une rete­nue, une clé de bar­rage, un outil de for­ce­ment et de déblai (OFD), trois tuyaux et une lance. Il dis­pose d’une tresse de 200 mètres per­met­tant de bali­ser une zone ou de gui­der rapi­de­ment les secours exté­rieurs jusqu’au sinistre.

Anti­ci­per c’est pro­té­ger. Des­ti­né à être uti­li­sé par les sapeurs-pom­piers de Paris en situa­tion d’urgence, le PSBC consti­tue un outil majeur d’aide à la déci­sion. Sa concep­tion se veut simple, prag­ma­tique et intui­tive, afin de gui­der l’action quand tout ne peut pas être sauvé.

Les œuvres y sont clas­sées selon plu­sieurs niveaux de prio­ri­té : celles à éva­cuer en pre­mier, celles à trai­ter en seconde inten­tion et celles, inamo­vibles, à pro­té­ger sur place. Cette hié­rar­chi­sa­tion prend en compte leur valeur patri­mo­niale, leur rare­té, leur sen­si­bi­li­té aux sinistres, mais aus­si leur faci­li­té de dépla­ce­ment.
Sans être léga­le­ment char­gée de leur rédac­tion, la BSPP est régu­liè­re­ment sol­li­ci­tée par les éta­blis­se­ments pour appor­ter un regard opé­ra­tion­nel lors de l’élaboration des PSBC. Cette exper­tise per­met de confron­ter la théo­rique à la réa­li­té du ter­rain : acces­si­bi­li­té des œuvres, fai­sa­bi­li­té des dépla­ce­ments, cohé­rence des prio­ri­tés et moyens réel­le­ment mobi­li­sables en intervention.

Cette logique d’anticipation se pro­longe aujourd’hui par des outils ins­pi­rés du secours à per­sonnes, comme le SINUS des œuvres, qui per­met de recen­ser, prio­ri­ser et suivre les biens cultu­rels extraits d’un sinistre. Une approche métho­dique qui ren­force la lisi­bi­li­té de l’action et la coor­di­na­tion sur intervention


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