Grands formats – Expert reconnu de la sécurité incendie du patrimoine, le lieutenant-colonel Jean-François Duarte Paixão (au centre) dirige le détachement de la BSPP (Brigade de sapeurs-pompiers de Paris) au ministère de la Culture. Ancien commandant de l’unité du Louvre et du bureau prévention (BPREV), il conseille désormais la direction générale des patrimoines (Diri) depuis juillet 2023.
Quelle est votre mission au sein du ministère de la Culture ?
Au sein du ministère de la Culture, la « mission sécurité, sûreté et audit » (Missa) regroupe principalement des policiers et des pompiers. Nous conseillons les établissements relevant du ministère sur les sujets de sûreté (protection contre les vols et actes malveillants) et de sécurité incendie (protection du patrimoine). Nous sommes actuellement trois officiers sapeurs-pompiers et un sous-officier.
Nos missions principales concernent les musées de France (audits lors de travaux, conseils pour les projets, accompagnement des établissements) mais, nous sommes également sollicités pour des projets de bâtiments d’intérêt patrimonial (archives départementales et nationales, monuments historiques, bibliothèques, réserves externalisées, etc.). Deux officiers réservistes, les lieutenants-colonels Dominique Jager et Alain Chevallier, s’occupent plus particulièrement du suivi du plan de sécurité des cathédrales (mis en place après l’incendie de Notre-Dame de Paris et qui concerne 89 édifices de culte relevant du ministère) mais aussi des monuments historiques. L’adjudant-chef Julien Rastoul forme le personnel du ministère (échelon central et Dracs) à la sécurité : secourisme (GQS, PSC et SST), maniement des moyens de secours et organisation des évacuations.
Quelle importance revêt la préservation du patrimoine culturel du point de vue de la prévention et de la prévision ?
La protection du patrimoine, en matière de prévention et de prévision, est un sujet toujours d’actualité. De nombreux incendies ont touché des bâtiments culturels ces dernières années : églises, musées, châteaux, Notre-Dame de Paris… La perte du patrimoine culturel est irrémédiable, qu’il s’agisse d’un bâtiment classé ou d’une œuvre majeure.
La prévention doit permettre de limiter l’occurrence et les conséquences d’un incendie. Elle concerne notamment tous les projets de travaux et d’amélioration de la sécurité des bâtiments et porte sur le triptyque habituel de mesures constructives, techniques et organisationnelles permettant d’atteindre un niveau de sécurité acceptable. En complément des mesures exigées au titre de la protection des personnes dans les règlements et codes existants, des mesures spécifiques sont étudiées au cas par cas en prenant en compte les particularités architecturales des sites. Ces mesures spécifiques reposent notamment sur une surveillance technique permanente, une exploitation adaptée de la surveillance technique et le principe de morcellement du risque.
La prévision opérationnelle englobe deux concepts : la réponse propre à l’établissement face à certains risques et l’articulation de cette réponse avec les secours extérieurs. L’un des documents majeurs, outil de cette prévision opérationnelle, est le plan de sauvegarde des biens culturels, qui prend une nouvelle ampleur depuis l’incendie de Notre-Dame et a notamment été formalisé en 2024 dans un webinaire du C2RMF1 consultable sur Internet.
CONNAISSEZ-VOUS LE BOUCLIER BLEU ?
Le Bouclier bleu France (BBF) est une association loi 1901, reconnue d’intérêt général et agréée de sécurité civile depuis 2023. Elle agit pour la protection du patrimoine en temps de crise. Elle compte environ 500 membres sur tout le territoire, dont une centaine en Île-de-France : musées, archives, bibliothèques, mais aussi des pompiers.
Depuis fin 2023, une convention d’entraide opérationnelle lie le Bouclier bleu et la BSPP. Elle permet de collaborer en cas de besoin : extraction, évacuation, conditionnement des collections, ou renfort mutuel. Elle prévoit aussi des formations croisées : le Bouclier bleu forme des pompiers, et la BSPP met à disposition des locaux pour former les équipiers de l’association.
Pour plus d’informations, rendez-vous sur www.bouclier-bleu.fr
Pourquoi y a‑t-il des pompiers de Paris au sein du ministère de la Culture ?
L’idée de la présence de pompiers et de policiers au ministère de la Culture remonte aux années 1980. Le vol d’œuvres au musée de Marmottan en 1985 a amené la présence de policiers dès 1990. Les pompiers de Paris ont commencé à travailler au profit du ministère lors des grands projets de François Mitterrand, notamment avec un détachement de sapeurs-pompiers de Paris au Louvre pendant les travaux du Grand Louvre. Le poste au ministère a été créé en 1992.
Progressivement, le dispositif s’est étoffé. Aujourd’hui, nous sommes quatre : un sous-officier pour la formation et trois officiers (dont deux réservistes). Je m’occupe notamment des musées, des archives nationales, des réserves d’œuvres et des sujets réglementaires et normatifs. Les deux autres officiers prennent en charge les sujets relatifs aux cathédrales et monuments historiques. Nous voyageons en France et à l’étranger pour prodiguer des conseils et évaluer le niveau de sécurité de nombreux établissements. Nous effectuons également des interventions universitaires pour sensibiliser les professionnels du patrimoine aux questions de sécurité incendie.
La Brigade vient d’organiser un colloque dédié à la préservation du patrimoine. De quoi s’agit-il ?
Le colloque organisé les 9 et 10 décembre 2025 par la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris s’inscrit dans une dynamique nationale de renforcement de l’implication des services de lutte contre l’incendie pour la protection du patrimoine. Depuis l’incendie de Notre-Dame de Paris, la préservation du patrimoine est devenu un enjeu encore plus important dont la prise en compte s’est accentuée et réinventée.
Ce colloque a présenté les actions de prévention et de prévision opérationnelle auxquelles les sapeurs-pompiers de Paris sont associés avec leurs nombreux partenaires institutionnels et privés concourant à la protection de notre patrimoine national.
1 : Centre de recherche et de restauration des musées de France.
propos recueillis par SCH Nicholas Bady — photo CCH Sylvia Borel
Les risques qui pèsent le patrimoine, qu’ils soient exceptionnels ou plus communs, imposent à la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris d’adapter en permanence sa réponse opérationnelle.
Innover au service des œuvres
Lorsqu’un sinistre touche un site patrimonial, la réponse de la BSPP ne se limite plus à l’extinction ou au sauvetage « classique ». Elle inclut une dimension opérationnelle dédiée à la préservation des œuvres, avec des moyens et des procédures spécifiques.
Parmi ces outils, la première innovation majeure est le lot de sauvegarde des biens culturels (LSBC), intégré à la berce de sauvegarde des biens culturels (BSBC). Mis en service en 2020, ce dispositif permet d’appuyer rapidement les équipes sur le terrain pour protéger, conditionner ou évacuer les œuvres menacées.
Le LSBC rassemble le matériel nécessaire au déplacement, au calage et à la protection des objets — des sangles aux disqueuses, en passant par les bâches ignifugées, le papier bulles, les ventouses, transpalettes ou échelles. Tout cet équipement permet d’agir vite, proprement afin de limiter les dommages entraînés par le sinistre.
Moyens dédiés. Au-delà du LSBC, la Brigade a développé d’autres outils pour renforcer sa réponse opérationnelle face aux sinistres touchant le patrimoine. Parmi eux, le DURCE (dispositif d’urgence de récupération et de canalisation des eaux) constitue une avancée déterminante pour les musées et bibliothèques. Lorsqu’un sprinkler se déclenche accidentellement, son débit — parfois supérieur à 100 L/min — peut provoquer des dégâts considérables avant même que la conduite ne soit isolée. Le DURCE, manipulable par un seul pompier, permet en quelques minutes de capter l’eau grâce à un réceptacle fixé sur une perche télescopique, puis de l’évacuer vers une zone sûre via une gaine de 50 m. Un dispositif simple, efficace, né de la collaboration entre l’adjudant Boudin et la Bibliothèque nationale de France.
Autre innovation : le chariot porte-tuyaux, pensé et développé par le major Quitard en service au Louvre à l’époque de son développement. Conçu pour les départs de feu à l’air libre sur les emprises extérieures du Louvre avant l’arrivée des secours, ce chariot embarque une retenue, une clé de barrage, un outil de forcement et de déblai (OFD), trois tuyaux et une lance. Il dispose d’une tresse de 200 mètres permettant de baliser une zone ou de guider rapidement les secours extérieurs jusqu’au sinistre.
Anticiper c’est protéger. Destiné à être utilisé par les sapeurs-pompiers de Paris en situation d’urgence, le PSBC constitue un outil majeur d’aide à la décision. Sa conception se veut simple, pragmatique et intuitive, afin de guider l’action quand tout ne peut pas être sauvé.
Les œuvres y sont classées selon plusieurs niveaux de priorité : celles à évacuer en premier, celles à traiter en seconde intention et celles, inamovibles, à protéger sur place. Cette hiérarchisation prend en compte leur valeur patrimoniale, leur rareté, leur sensibilité aux sinistres, mais aussi leur facilité de déplacement.
Sans être légalement chargée de leur rédaction, la BSPP est régulièrement sollicitée par les établissements pour apporter un regard opérationnel lors de l’élaboration des PSBC. Cette expertise permet de confronter la théorique à la réalité du terrain : accessibilité des œuvres, faisabilité des déplacements, cohérence des priorités et moyens réellement mobilisables en intervention.
Cette logique d’anticipation se prolonge aujourd’hui par des outils inspirés du secours à personnes, comme le SINUS des œuvres, qui permet de recenser, prioriser et suivre les biens culturels extraits d’un sinistre. Une approche méthodique qui renforce la lisibilité de l’action et la coordination sur intervention
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