SPECIAL BMPM (1)- Vice-amiral Lionel Mathieu : « Le partage permet de faire avancer les techniques ! »

Harry Couvin
27 juillet 2023
 — Modi­fiée le 25 juillet 2024 à 21 h 10 

A la Une ! – Pour notre numéro d’ALLO 18 consacré au bataillon de marins-pompiers de Marseille, nous avons été reçus par son commandant. Voici l’intégralité de notre interview grand format.

Vous avez fait l’essentiel de votre car­rière dans l’aéronavale, com­ment avez-vous appré­hen­dé le monde des pom­piers?

Évi­dem­ment, entre l’aéronautique navale et les pom­piers, les tech­niques sont bien dif­fé­rentes, mais c’est au niveau des inter­lo­cu­teurs que le contraste est le plus impor­tant. Dans l’aéronautique, nous évo­luons entre pro­fes­sion­nels, ici le spectre est bien plus large. Il englobe le monde des pom­piers, les SDIS, les auto­ri­tés civiles comme la mai­rie, la pré­fec­ture, la direc­tion géné­rale de la sécu­ri­té civile et de la ges­tion de crise (DGSCGC), mais il est sur­tout très ancré dans le ter­ri­toire. Les marins-pom­piers sont com­plè­te­ment immer­gés dans la cité pho­céenne. Au-delà de ça, dans l’exercice du com­man­de­ment des deux uni­tés, il existe de nom­breuses simi­li­tudes. D’abord, le rythme opé­ra­tion­nel qui, dans les deux cas, est intense. Nous y retrou­vons éga­le­ment un fort esprit de corps, l’importance de la ges­tion du temps et de l’espace, une pré­pon­dé­rance de la tech­nique, de la tac­tique, de l’anticipation et de la pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle. Dans les deux uni­vers, nous avons des gens pas­sion­nés et fiers de leur métier. Donc je ne suis pas tant dépay­sé que ça.

Inter­ven­tions urbaines clas­siques, mais éga­le­ment, forêts, mer et les Calanques : la très grande diver­si­té opé­ra­tion­nelle pose-t-elle un défi de spé­cia­li­sa­tion?

L’ensemble des risques pré­sents sur le ter­ri­toire de la ville de Mar­seille, et par­ti­cu­liè­re­ment le carac­tère mari­time, néces­site que nous ayons de nom­breux entraî­ne­ments diver­si­fiés. Au BMPM, le socle de connais­sances tech­niques, que tout marin-pom­pier pos­sède a mini­ma, contient en plus de la lutte contre l’incendie urbain et le secours aux per­sonnes, les feux de forêt et les inter­ven­tions à bord des navires. La spé­cia­li­sa­tion vient en sus de ces domaines comme la capa­ci­té d’intervention dans les Calanques qui est un peu unique au monde. À l’exception des marins-pom­piers en charge des appuis robo­ti­sés, tous les marins-pom­piers sont affec­tés en centre d’incendie et de secours et pos­sèdent une spé­cia­li­té sup­plé­men­taire pour laquelle ils s’entraînent et qu’ils mettent en œuvre au besoin.

Le BMPM, tout comme quelques SDIS, a tra­vaillé avec la Bri­gade sur la mise en exploi­ta­tion opé­ra­tion­nelle de la lance dipha­sique. Com­ment s’est dérou­lée cette col­la­bo­ra­tion?

C’est tou­jours une richesse de tra­vailler entre dif­fé­rentes uni­tés. Nous par­ta­geons évi­dem­ment avec la BSPP des carac­tères com­muns, à la fois notre spé­ci­fi­ci­té mili­taire et le fait de défendre une grande ville. Sur le dos­sier de la lance dipha­sique, nous sommes par­te­naires. Nous nous ren­con­trons sou­vent pour échan­ger sur notre retour d’expériences. Nous pro­fi­tons beau­coup des témoi­gnages de la Bri­gade en matière de feux urbains et nous sommes en pleine phase d’expérimentation sur les feux de forêts et de végé­ta­tions. Dans cette nou­velle cam­pagne qui s’ouvre cet été, un de nos CCF sera équi­pé d’une lance dipha­sique. Nous tra­vaillons aus­si beau­coup avec la BSPP sur la pro­blé­ma­tique des feux de bat­te­ries, un type d’intervention qui va logi­que­ment aug­men­ter et pour lequel nous avons encore beau­coup à apprendre.

“UN PS BIEN ENGAGÉ CONDITIONNE TOUTE L’INTERVENTION”

Qu’en atten­dez-vous sur votre sec­teur?

Bien évi­dem­ment des béné­fices impor­tants : sur­tout dans la lutte contre les feux de forêt et par­ti­cu­liè­re­ment avec une meilleure ges­tion de l’eau. Dans la pénu­rie à laquelle nous sommes par­fois confron­tés, qu’elle soit géné­rale ou liée à un pro­blème d’accessibilité, cette lance est un atout majeur.

D’autres domaines font l’objet de col­la­bo­ra­tions tech­niques entre nos deux corps, notam­ment en méde­cine d’urgence. Quelle est, selon vous, la plus-value de ce rap­pro­che­ment?

La pre­mière plus-value est de pou­voir déve­lop­per l’efficacité de la méde­cine d’urgence. Le par­tage, là encore, per­met de faire avan­cer les tech­niques. Par ailleurs, comme nous sommes deux uni­tés mili­taires et qu’une par­tie de nos méde­cins font par­tie du ser­vice de san­té des armées, cela nous per­met de rap­por­ter ce que l’on constate au quo­ti­dien dans les rues de nos cités pour en faire béné­fi­cier la méde­cine mili­taire. Nous sommes plus sou­vent confron­tés à l’urgence médi­cale que sur les théâtres d’opérations. Nous avons tra­vaillé ensemble sur la capa­ci­té de trans­fu­sion san­guine de l’avant avec un béné­fice cer­tain, notam­ment pour la sur­vie des blessés.

cet été, un de nos CCF sera équi­pé d’une lance diphasique

La Coupe du monde de rug­by et ensuite les épreuves des JOP. Ces deux évé­ne­ments à venir demandent-ils beau­coup de pré­pa­ra­tion?

Ces évé­ne­ments vont ras­sem­bler de nom­breuses per­sonnes, ath­lètes, spec­ta­teurs des épreuves et tou­ristes en même temps. Cela nous demande effec­ti­ve­ment beau­coup de pré­pa­ra­tion pour être en mesure de parer à toute éven­tua­li­té. Nous avons déjà conduit des réunions, des ren­contres, des recon­nais­sances pour être prêts. Nous venons d’achever notre cycle de pré­pa­ra­tion à la Coupe du monde de rug­by avec plu­sieurs exer­cices gran­deur nature inter­ser­vices et dans dif­fé­rents contextes (NRBC, atten­tats, nom­breuses vic­times), dont un, au stade Vélo­drome qui sera le théâtre de six ren­contres de la com­pé­ti­tion. Nous allons com­plé­ter cette pré­pa­ra­tion pour les Jeux Olym­piques et Para­lym­piques, avec une adap­ta­tion très spé­ci­fique aux épreuves mari­times (voile et kite­surf), avec notam­ment une capa­ci­té à inter­ve­nir au milieu d’une course de vitesse en mer et de son public. Nous devons aus­si coor­don­ner notre action avec les nom­breuses auto­ri­tés qui peuvent inter­ve­nir. Sur le lit­to­ral, le pré­fet du dépar­te­ment et le maire de Mar­seille, en mer, le pré­fet mari­time, l’ensemble des admi­nis­tra­tions qui agissent dans cette zone comme le SAMU, la Marine natio­nale, la douane, les affaires mari­times, la gen­dar­me­rie mari­time, autant d’entités avec les­quelles il faut agir. Le Bataillon sera char­gé de la coor­di­na­tion des secours sur les épreuves en mer. Depuis l’EURO 2016, nous com­plé­tons nos savoir-faire « grands évé­ne­ments » avec de nou­velles tech­niques pour tou­jours plus d’efficacité. 

La fré­quence et la vio­lence accrue des feux de forêt aux­quels vous par­ti­ci­pez sont des sujets d’inquiétudes. Com­ment le BMPM s’adapte-t-il à cette situa­tion?

En ten­dance, la dan­ge­ro­si­té aug­mente, mais la période de risques éga­le­ment. Elle va au-delà de la tra­di­tion­nelle plage juin-sep­tembre. Nous adap­tons donc notre pré­pa­ra­tion feu de forêt en débu­tant plus tôt. Cette année, nous avons com­men­cé dès le mois de mars. Comme pour la Coupe du monde de rug­by, nous enta­mons par la méca­ni­sa­tion des tech­niques de base des marins-pom­piers, des engins, des dis­po­si­tifs et des com­man­de­ments. Nous avons conclu notre pré­pa­ra­tion début juin, par un exer­cice majeur dans les Calanques avec plus de 200 marins-pom­piers et une soixan­taine d’engins. Cet exer­cice a réuni tous nos par­te­naires, la police natio­nale et muni­ci­pale, les fores­tiers du parc natio­nal des Calanques et du dépar­te­ment, mais aus­si des moyens aériens natio­naux, avec un Dash et trois Cana­dairs qui ont don­né un réa­lisme tout à fait convain­cant. Mais la doc­trine natio­nale en matière de feu de forêt met l’accent sur la pré­ven­tion. Le bataillon est impli­qué avec les ser­vices de la ville de Mar­seille, sur les obli­ga­tions légales de débrous­saille­ment, sur la dis­tri­bu­tion de flyer de sen­si­bi­li­sa­tion par nos cadets, et pen­dant la sai­son, nous fai­sons des rondes quo­ti­diennes dans les mas­sifs avec une den­si­té crois­sante selon le risque du moment. Nous sommes éga­le­ment en par­te­na­riat avec les scouts de France qui font des patrouilles dans les Calanques, et la Ville de Mar­seille a recru­té du per­son­nel sai­son­nier pour sur­veiller le mas­sif de l’Étoile. Nous met­tons donc l’accent sur la pré­ven­tion, puis sur la capa­ci­té de détec­tion avec un réseau de camé­ras pour détec­ter les départs de feu. Nous avons éga­le­ment à notre dis­po­si­tion des héli­co­ptères qui sont capables d’intervenir à tout moment. En cas de départ de feu, nous sommes capables de déployer, chaque jour, 150 hommes de plus que la cou­ver­ture nor­male. Nous cou­vrons ain­si la tota­li­té du spectre de la doc­trine des feux de forêt.

Quelle impor­tance le BMPM donne-t-il à cette mis­sion de pré­ven­tion?

La pré­ven­tion, c’est évi­ter d’avoir à inter­ve­nir. Pla­cé pour emploi sous l’autorité du maire de Mar­seille, garant de la sécu­ri­té de ses conci­toyens, le bataillon doit accom­plir cette mis­sion. Ain­si, une par­tie sen­sible de l’état-major du Bataillon y est consa­crée. Tous les ans, plus de mille demandes de per­mis de construire d’IGH et ERP sont exa­mi­nées, plus de 800 visites sont effec­tuées. Une acti­vi­té très dense dans une ville où l’habitat est par­fois ancien et demande une vigi­lance toute par­ti­cu­lière. Les enjeux prin­ci­paux sont la tech­ni­ci­té et la fidé­li­sa­tion de notre per­son­nel. Leur très haut niveau tech­nique font des marins-pom­piers des spé­cia­listes très cour­ti­sés par le monde civil. Il faut donc leur accor­der une grande atten­tion pour leurs mis­sions et leur condi­tion de travail.

Les cadets sont les ambas­sa­deurs des marins-pom­piers dans la cité en pro­po­sant un autre regard 

Par­lons de la jeu­nesse, si les jeunes marins-pom­piers res­semblent beau­coup à nos JSPP, l’initiative des Cadets est plus originale…

Le BMPM est enga­gé dans plu­sieurs dis­po­si­tifs jeu­nesse qui se sont consti­tués au fil du temps. Si le dis­po­si­tif des jeunes marins-pom­piers est des­ti­né à for­mer au métier de pom­pier, les Cadets, créés en 2011, sont sur une démarche plus ori­gi­nale avec deux objec­tifs prin­ci­paux. D’une part, c’est une mis­sion d’accompagnement de la jeu­nesse mar­seillaise. Les cadets ont été sélec­tion­nés dans les col­lèges de la ville. S’ils le sou­haitent, ils pour­ront, au bout d’un an, entrer dans la Mai­son des cadets, lieu de vie des anciens Cadets. Le second objec­tif est d’en faire des ambas­sa­deurs des marins-pom­piers dans la cité en pro­po­sant un autre regard et en étant capable de relayer et d’expliquer le métier de marin-pom­pier. On dépasse l’image en venant au contact de la popu­la­tion et pour être mieux connus. 

Quelle ques­tion man­quait à cette inter­view?Bonne ques­tion ! (rires). Peut-être qu’est-ce qui fait que nous sommes marins plu­tôt que sapeurs ? Les marins-pom­piers sont à la fois des pom­piers et des marins pour plu­sieurs rai­sons. En pre­mier lieu, car ils ont la culture de la Marine natio­nale et ensuite, car ils défendent la plus grande cité mari­time de France. Une cité tour­née vers la mer, par où, d’ailleurs, l’essentiel de ses habi­tants est arri­vé. Une par­tie des inter­ven­tions se passe sur l’eau et quatre centres de secours sont mari­times, et deux d’entre eux sont dans l’enceinte du Grand port mari­time de Mar­seille. Nous culti­vons notre ADN de marins pour répondre à un réel besoin

Propos recueillis à Marseille par Harry Couvin — Photo Sergent-chef Nicholas Bady


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