INTERVIEW — "Commander est un acte de générosité qui vise à ordonner notre action vers un bien commun".

Raphaël Orlando
20 janvier 2025
Har­ry Cou­vin —  — Modi­fiée le 21 jan­vier 2025 à 15 h 58 

Les rencontres d’ALLO DIX-HUIT – Le général Arnaud de Cacqueray a pris ses fonctions début octobre. Comme le veut la tradition d’ALLO 18, nous n’avons pas attendu pour aller à sa rencontre afin d’en savoir davantage sur le chemin qu’il souhaite tracer à la tête de la Brigade.

Mon géné­ral, vous venez de prendre le commandement de la Bri­gade. Quelles sont vos toutes premières impressions ?

D’abord un sen­ti­ment de gra­ti­tude pour ceux qui m’ont nom­mé et pour le géné­ral de divi­sion Dupré la Tour qui a magni­fi­que­ment com­man­dé la BSPP, et l’a notam­ment ame­née aux JOP avec le suc­cès que l’on connaît. Il s’agit main­te­nant d’être à la hau­teur et d’avoir une action qui per­mette la trans­mis­sion de notre modèle. Et c’est là ma deuxième impres­sion : seul, je ne pour­rai pas grand-chose, mais je sais pou­voir comp­ter sur cha­cun et notam­ment sur une équipe de com­man­de­ment de grande qua­li­té. Ma troi­sième impres­sion, c’est que nous venons de tra­ver­ser du gros temps depuis 2015, avec cet enchaî­ne­ment d’attentats de 2015, mani­fes­ta­tions des gilets jaunes, feu de la rue Erlan­ger, feu de Notre-Dame, COVID, mani­fes­ta­tions
reven­di­ca­tives et émeutes urbaines de 2023, pré­pa­ra­tion de la Coupe du monde de rug­by et des JOP. Durant cette période, la BSPP a per­du huit des siens morts au feu et a connu un rythme opé­ra­tion­nel très soutenu. En paral­lèle, nous fai­sons le constat d’une forme de désta­bi­li­sa­tion géo­po­li­tique et nous savons que le bud­get risque de se contraindre. Et c’est peut-être ma qua­trième impres­sion : il faut pro­fi­ter de l’absence de ren­dez-vous majeurs de court terme pour mener un tra­vail de fond.

Jus­te­ment ! À l’issue des épi­sodes olym­piques et para­lym­piques, quels vont être les prochains défis ?

Je pense que nous en avons deux prin­ci­paux qui se déclinent, cha­cun en de mul­tiples actions. Le pre­mier consiste à ren­for­cer nos fon­da­men­taux. Il ne s’agit pas seule­ment de notre pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle, phy­sique et pro­fes­sion­nelle, même si c’est éga­le­ment un sujet, mais plu­tôt de conso­li­der les élé­ments qui font la sin­gu­la­ri­té de la BSPP et qui lui donnent sa force. Je les rap­pelle briè­ve­ment : le sta­tut mili­taire, le positionnement au sein de la pré­fec­ture de Police qui fait de nous un par­te­naire fiable et inté­gré, l’organisation inter­dé­par­te­men­tale, le binôme méde­cin-pom­pier et la capa­ci­té d’innovation. Le second défi est celui de la sou­te­na­bi­li­té. Cha­cune de nos dépenses, quelle que soit la res­source enga­gée, doit se réflé­chir dans sa durée et dans la capa­ci­té que nous aurons à rem­pla­cer une nou­velle acqui­si­tion dans quelques années. Col­lec­ti­ve­ment, nous devons pro­gres­ser sur la capa­ci­té à réflé­chir dans une logique de besoins et non dans une logique de moyens.

Dans votre pre­mier ordre du jour, vous évo­quez « le tré­sor d’héroïsme et la géné­ro­si­té dis­crète ». Où doit se situer le sapeur-pom­pier de Paris d’aujourd’hui ?

C’est une belle ques­tion. Notre métier est de pro­té­ger les per­sonnes et les biens. Notre mis­sion est donc de sai­sir la main qui se tend et d’apporter le soin d’urgence ou de mettre en œuvre l’action immé­diate que la situation requiert. Nous sommes là pour sau­ver des vies et per­mettre la conti­nua­tion de la vie après l’accident, la mala­die ou le sinistre. Mais si on parle de manière plus abs­traite, le sapeur-pom­pier de Paris ne connaît d’autre place que la pre­mière, comme le rap­pe­lait le géné­ral Dupré la Tour. Pour­quoi cette affir­ma­tion ? Parce que le sapeur-pompier mili­taire est à la fois le secours de pre­mier ordre, et le der­nier recours de l’État, c’est à la fois une ambi­tion bien pla­cée et un juste retour vers nos contri­bu­teurs. Le dévoue­ment et le savoir-faire de la Bri­gade doivent être des fac­teurs de rési­lience pour Paris et pour notre pays.

Main­te­nant que l’école des sapeurs-pom­piers de Paris a pris sa vitesse de croi­sière, qu’en attendez-vous ?

J’attends de cette école qu’elle forme des sapeurspompiers de Paris, com­pé­tents, auda­cieux, inno­vants, déter­mi­nés et obsé­dés par l’idée de sau­ver des vies. Nous avons consen­ti des inves­tis­se­ments impor­tants pour la faire pas­ser au XXIe siècle. Elle dis­pose d’infrastructures mili­taires, qui ne sont pas encore ache­vées, et d’un enca­dre­ment de très grande qua­li­té. Je sais que cha­cun donne le meilleur pour cette for­ma­tion qui doit être simple, rus­tique et com­por­ter une dimen­sion éthique qui aide cha­cun à grandir.

Sur quels points la Bri­gade est-elle per­fec­tible dans l’immédiat ?

Je me suis expri­mé sur ce sujet lors du sémi­naire de ren­trée et ma réponse peut paraître aus­tère. Nous avons des cadres de grande qua­li­té, géné­reux et passionnés. Tous font preuve d’un atta­che­ment très fort à notre Ins­ti­tu­tion. Mais nous devons savoir nous remettre en ques­tion, amé­lio­rer l’exercice de l’autorité, accen­tuer notre tra­vail de pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle sur les pre­mières phases de la marche géné­rale des opé­ra­tions, apprendre à contrô­ler en ser­vice inté­rieur pour construire une rela­tion de confiance, mieux rai­son­ner nos besoins, déve­lop­per le fonc­tion­ne­ment des PCTAC face à la notion de haute inten­si­té… Bref, les chan­tiers ne manquent pas !

Et à moyen terme ?

Là aus­si, les enjeux sont connus. Nous devons raisonner dans une logique de déve­lop­pe­ment durable en appre­nant à com­po­ser avec la rare­té de la res­source. Nous devons éga­le­ment faire face aux défis d’une société qui s’est pro­fon­dé­ment trans­for­mée et qui transforme éga­le­ment encore son cadre de vie, à la fois pour res­ter attrac­tifs, mais éga­le­ment pour faire face. Notre force est dans notre capa­ci­té d’adaptation et d’appréhension des futurs.

Même si le bud­get de la BSPP est abon­dé par les col­lec­ti­vi­tés locales et le minis­tère de l’Intérieur, nous entrons dans une phase de réduc­tion des bud­gets de fonc­tion­ne­ment des institutions. Pen­sez-vous qu’il y aura un impact pour la Brigade ?

La construc­tion bud­gé­taire de la Bri­gade est enca­drée par le code géné­ral des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. Ce der­nier défi­nit que « l’État par­ti­cipe à hau­teur de 25% des dépenses cou­rantes de fonc­tion­ne­ment, hors entre­tien du caser­ne­ment ». L’État finance donc un quart de la masse sala­riale, de l’alimentation du per­son­nel, de ses petits équi­pe­ments de vie cou­rante, du car­bu­rant et des pièces déta­chées des véhi­cules, etc. Les trois autres contri­bu­teurs sont les trois dépar­te­ments, les 123 com­munes de la petite cou­ronne, et la ville de Paris. La Bri­gade doit faire preuve de res­pon­sa­bi­li­té face aux éco­no­mies que le bud­get de l’État exige. Le plan de modernisation, et cer­tains recru­te­ments qui vont avec, a donc été sus­pen­du cette année et des dépenses impor­tantes de per­son­nels ont été prises sur notre res­source propre. L’impact sera d’autant plus modé­ré que nous allons conti­nuer à tra­vailler en recher­chant des éco­no­mies simples et en prio­ri­sant mieux nos besoins. Pour autant, ce qui peut se com­prendre ponc­tuel­le­ment ne peut s’inscrire dans la durée. Notre modèle est particulièrement ver­tueux et éco­no­mique et il a besoin de son plan de moder­ni­sa­tion pour res­ter attractif.

Quels sont les leviers pour gar­der une cer­taine attrac­ti­vi­té auprès des jeunes ?

Rap­pe­lons d’abord que la Bri­gade est attrac­tive ! Plus de 1 000 jeunes enfilent chaque année notre uni­forme. Ensuite, reve­nons à ce qui a moti­vé un grand nombre d’entre nous à ser­vir à la BSPP : un métier, un idéal, du sport ! Quand on dit à un jeune qu’il va sau­ver des vies dans des condi­tions par­fois dan­ge­reuses et qu’il va faire un métier dif­fi­cile, alors on touche aux cordes les plus sen­sibles qui font vibrer son être. On l’invite à s’engager pour un idéal qui le trans­cende, on lui donne des modèles comme le ser­gent-chef Paul Durin, on lui pro­pose un enca­dre­ment qu’il n’a pas connu et auquel il aspire. Le reste, solde, loge­ment… est maté­riel. Si nous avons de bons chefs, nous rem­pli­rons nos camions. Sans concours, sans dis­cri­mi­na­tion, sans rou­tine, sans pré­ju­gés et sans distinction.

LE SAPEUR-POMPIER MILITAIRE EST À LA FOIS LE SECOURS DE PREMIER ORDRE, ET LE DERNIER RECOURS DE L’ÉTAT

Quelle place doivent avoir les anciens ?

Dans nos cœurs et nos prises d’armes, ils doivent avoir la pre­mière. Ils sont le pont avec notre his­toire, avec notre mémoire et aujourd’hui ils consacrent leur énergie au recru­te­ment. J’ai une grande ami­tié pour chacun.

Et l’ADOSSPP ?

Comme le GNASPP, l’ADOSSPP joue un rôle essen­tiel bien équi­li­bré entre un volet social et un volet loi­sirs. Je les connais bien désor­mais et il faut avoir assis­té à un week-end « Ren­con­trons-nous » pour com­prendre la beau­té de leur enga­ge­ment. Ils ont des ambi­tions qu’ils pré­sentent dans un plan d’orientation stra­té­gique et ils savent que je suis impa­tient d’en voir les fruits. Vous ne m’avez pas ques­tion­né sur d’autres asso­cia­tions, comme
l’ASASPP, le Musée et l’Armure (asso­cia­tion pour la recherche en méde­cine d’urgence). Cha­cune joue son rôle et donne de la force à la Bri­gade. Nous en avons pro­fon­dé­ment besoin.

Com­ment ima­gi­nez-vous la Bri­gade en 2034 ?

J’espère encore avec vous, mon cher Har­ry ! Je l’imagine avec des visages dif­fé­rents, dont je connais encore cer­tains, mais des qua­li­tés intactes. Je l’imagine comme aujourd’hui, tou­jours pres­sée, tou­jours prête, par­fois inquiète. Je l’imagine bien com­man­dée, affron­tant avec séré­ni­té et humi­li­té des défis nou­veaux. Et je l’imagine ain­si en 2134 car ses valeurs sont intemporelles.

Com­man­der la Bri­gade est à la fois une consécration et la fin d’un « che­min pom­pier ». Com­ment vivez-vous cette ambivalence ?

Com­man­der la Bri­gade n’est pas une consé­cra­tion. Ou alors, je ne per­çois pas le sens de ce mot, même si dans votre esprit il s’agit d’une forme d’aboutissement. Je ne me pose pas ce genre de ques­tions. Com­man­der, que ce soit la Bri­gade ou une garde, un agrès ou une remise, un grou­pe­ment ou une com­pa­gnie, est d’abord un acte de géné­ro­si­té qui vise à ordon­ner notre action vers un bien com­mun. Je ne vois pas ici d’ambivalence. Mais au
contraire, une grande cohé­rence. Celle de l’unité qui se met au ser­vice du tout. Je ten­te­rai donc de jouer mon rôle à un moment, comme cha­cun d’entre nous.

Pho­to­gra­phies Capo­ral-chef Syl­via Borel


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