Accident sur le périphérique : le récit d’une intervention millimétrée

Raphaël Orlan­do —  — Modi­fiée le 21 jan­vier 2026 à 20 h 31 

Retour d’inter – “21 h 18 : l’alerte retentit à la caserne. Un accident impliquant plusieurs véhicules s’est produit dans le tunnel du périphérique intérieur (secteur Auteuil). Face à un bilan incertain mêlant motos et voiture sur le toit, le FPTL 203 et le VSAV 465 des pompiers de Paris (BSPP) ont été projetés sur les lieux en seulement onze minutes. Plongez au cœur de cette intervention d’urgence.”

« Ma pre­mière image en arri­vant, c’est la cir­cu­la­tion qui ralen­tit à l’entrée du tun­nel, et je vois d’abord la voi­ture sur le toit. Pour moi, c’est grave, se sou­vient le ser­gent Dimi­tri Zam­mit, pri­mo-inter­ve­nant et qui sera com­man­dant des opé­ra­tions de secours jusqu’au bout. Je vois les gens qui conti­nuent à ren­trer sur le périph’, qui accé­lèrent, qui esquivent les véhi­cules. En fait, il y a une moto à terre sur le côté gauche, une voi­ture sur le toit et 50 mètres plus loin, une Mini Cooper cou­chée sur le flanc. »

La vio­lence du choc est impres­sion­nante. « C’est la pre­mière fois que je vois un acci­dent qui tape comme ça sur le péri­phé­rique pari­sien. À 21 h 00, c’est tout le temps bon­dé. Ça don­nait l’impression d’un acci­dent sur l’autoroute », détaille-t-il.

Sécu­ri­ser d’abord. Sa pre­mière déci­sion : bar­rer le péri­phé­rique. « Je demande à mon conduc­teur de sta­tion­ner le four­gon à l’entrée du tun­nel pour sécu­ri­ser l’intervention. » Mais la situa­tion est chao­tique car « Il y a des gens qui s’arrêtent en bons sama­ri­tains pour por­ter secours, d’autres pour­suivent à vive allure ». Ça zig­zague de par­tout. La moto est sur la voie 1, le véhi­cule sur le toit sur la voie 4, et la voi­ture sur le flanc voie 3, 50 mètres plus loin. Et les scoo­ters rendent la sécu­ri­sa­tion encore plus dan­ge­reuse, car ils s’engagent tant que ce n’est pas
com­plè­te­ment barré.

Pour que la sécu­ri­té des inter­ve­nants soit maxi­mum, la police ferme le tron­çon de péri­phé­rique. L’efficacité de l’intervention va être totale.

Fort de deux capo­raux-chefs dans son four­gon, le ser­gent Zam­mit peut rapi­de­ment délé­guer les pre­mières mis­sions. « J’ai deux chefs d’équipe expé­ri­men­tés. Ça me per­met de leur confier direc­te­ment les vic­times et de me concen­trer sur le com­man­de­ment. » Une pre­mière équipe est envoyée sur le pas­sa­ger de la moto en urgence abso­lue pour réa­li­ser les pre­miers soins et le sta­bi­li­ser en atten­dant l’arrivée du SAMU. La seconde prend contact avec l’homme pié­gé dans la Mini Cooper. Un pom­pier effec­tue un main­tien tête en atten­dant l’arrivée de l’ambulance de réanimation.

« Dans ce genre d’intervention, la dif­fi­cul­té c’est la recon­nais­sance. Avec autant de dis­tance entre les véhi­cules, on peut retrou­ver des éjec­tés ou d’autres véhi­cules concer­nés. » La radio du ser­gent ne passe pas sous le tun­nel. Il est obli­gé de cou­rir jusqu’à la sor­tie pour pas­ser le mes­sage. En pas­sant par chaque véhi­cule acci­den­té, il essaie de com­prendre l’ensemble de la situa­tion. Mais ce n’est pas évident.

Un choc en cas­cade sur 50 mètres. La scène est com­plexe. Une Mini Cooper élec­trique a per­du le contrôle dans le tun­nel. Elle per­cute une moto sur le flanc droit, pour­suit sa course, heurte un deuxième véhi­cule sur le flanc gauche qui se retourne sur le toit, puis ter­mine elle-même sa course sur le flanc après plu­sieurs ton­neaux, cin­quante mètres plus loin.

« Dû au ralen­tis­se­ment du tra­fic, nous met­tons du temps à accé­der au lieu de l’accident », explique le doc­teur Mathilde Roger, méde­cin à bord de l’ambulance de réani­ma­tion (AR) 65 Cham­per­ret. Lorsque l’AR se pré­sente sur les lieux, le SAMU est déjà pré­sent et prend en charge le pas­sa­ger de la moto visi­ble­ment vic­time d’une frac­ture du fémur. De son côté le VSAV 194 Bou­logne prend en charge la vic­time en urgence rela­tive qui est sor­tie par
elle-même de son véhi­cule sur le toit. « La dif­fi­cul­té à notre arri­vée est d’estimer le bilan vic­ti­maire, car je ne vois pas encore la Mini Cooper. »

Une chaîne de secours mil­li­mé­trée. « Ce qui est inté­res­sant, c’est le nombre de moyens déployés en très peu de temps, c’est assez spé­ci­fique à la région pari­sienne, sou­ligne le doc­teur. Pour ma part cela me per­met de concen­trer mes efforts assez rapi­de­ment sur l’homme en urgence abso­lue (UA) pié­gé dans la Mini. Je dis­pose aus­si d’un nombre d’engins suf­fi­sam­ment impor­tant. Ce qui nous per­met de pré­pa­rer sa sor­tie du véhi­cule et son éva­cua­tion médi­cale par la suite. »

Par ailleurs l’intervention est com­plé­tée par un véhi­cule léger infir­mier (VLI) pour assis­ter l’AR, un direc­teur des secours médi­caux (DSM) pour coor­don­ner l’intervention au niveau médi­cal et ain­si per­mettre au doc­teur Roger de se foca­li­ser sur sa victime.

Les minutes passent, le pas­sa­ger de la moto est trans­por­té par l’équipage du SAMU vers un centre hos­pi­ta­lier. Le conduc­teur du véhi­cule sur le toit est éga­le­ment trans­por­té par le VSAV 194. La der­nière vic­time à devoir être prise en charge est le conduc­teur de la Mini tou­jours pié­gé dans son véhi­cule. « Ce qui me ras­sure au moment de la prise de contact avec ce mon­sieur, c’est de consta­ter sa conscience. J’arrive tant bien que mal à prendre sa ten­sion et sa satu­ra­tion en posant l’appareil mul­ti­pa­ra­mé­trique à l’entrée de la voi­ture, mais je ne peux pas réa­li­ser un vrai bilan tant que sa dés­in­car­cé­ra­tion n’est pas faite » détaille le docteur.

Sur des acci­dents de nature trau­ma­tique, le fac­teur temps est pré­cieux, car l’état d’une vic­time peut se dégra­der d’une minute à l’autre. Mais le tun­nel est si bou­ché qu’il semble infran­chis­sable. C’est là que l’anticipation du com­man­dant des opé­ra­tions de secours, le ser­gent Zam­mit, fait la dif­fé­rence : il décide d’engager le camion de dés­in­car­cé­ra­tion (CD) par la bre­telle de sor­tie porte d’Auteuil.

« On se fait gui­der par la police pour prendre la bre­telle à contre­sens, raconte le ser­gent-chef Flo­rian Gobat­to, chef d’agrès du CD. C’est un gain de temps consi­dé­rable, on a gagné faci­le­ment 45 minutes à une heure. Sans ça, on aurait dû dépla­cer les véhi­cules un par un. »

Quinze minutes pour dés­in­car­cé­rer. À l’arrivée du CD 12 Cré­teil, la situa­tion est claire : un homme pié­gé dans sa Mini Cooper élec­trique, conscient, mais som­nolent, en posi­tion pré­caire. Le véhi­cule est sur le flanc côté pas­sa­ger, la vic­time s’est déta­chée et se retrouve pliée en deux, la tête contre la vitre.

Le chef d’agrès du CD ana­lyse rapi­de­ment le véhi­cule sur une appli­ca­tion dédiée. Pre­mier constat : c’est un véhi­cule élec­trique, la bat­te­rie haute ten­sion est dans le coffre, inac­ces­sible, car les sièges élec­triques sont blo­qués. « Ce qui me res­tait à l’esprit, c’est cette par­tie élec­trique qu’on n’aurait pas pu mettre en sécu­ri­té, confie-t-il. Mais le pro­prié­taire m’a confir­mé que la cou­pure s’était faite auto­ma­ti­que­ment. Le véhi­cule était en bon état géné­ral, pas de défor­ma­tion impor­tante, aucun signe de déga­ge­ment de fumée, le véhi­cule était donc sécu­ri­sé, il res­tait le calage à réa­li­ser et la dés­in­car­cé­ra­tion de la victime. »

Le ser­gent-chef Gobat­to prend direc­te­ment contact avec le doc­teur Mathilde Roger. « Le méde­cin me laisse 15 – 20 minutes pour sor­tir la vic­time. Et idéa­le­ment, de lui gar­der un accès au niveau de la tête. »

Pour le méde­cin, les enjeux sont mul­tiples : « Il était conscient, stable sur le plan hémo­dy­na­mique. Néan­moins, sa satu­ra­tion en oxy­gène dimi­nuait, je lui en ai donc admi­nis­tré. Mon pre­mier bilan : trau­ma­tisme tho­ra­cique de la cein­ture, posi­tion com­pli­quée qui gêne la res­pi­ra­tion. Pas de trau­ma­tisme du rachis, il ne se plai­gnait pas de dou­leurs aux bras, ni aux jambes qu’il bou­geait correctement ».

L’idée de manœuvre se des­sine. Le chef Gobat­to décide d’un calage du véhi­cule en trois points à l’aide de deux Stab-fast et d’une cale en esca­lier, puis ordonne à son équipe de créer un accès rapide par le toit pano­ra­mique vitré. « On a uti­li­sé un glass mas­ter et une cisaille découpe pare-brise. C’était l’accès le plus simple pour que le méde­cin puisse gar­der un œil sur la vic­time ou pour l’extraire rapi­de­ment si son état se dégradait. »

La coor­di­na­tion au cœur de l’action. Cette coor­di­na­tion entre l’équipe médi­cale, l’équipe de dés­in­car­cé­ra­tion et le COS est au cœur de l’intervention. « C’est tou­jours un choix entre le temps, le confort et la sécu­ri­té, explique le méde­cin. Là, il y avait deux solu­tions : une extrac­tion rapide par le toit pano­ra­mique ou attendre quinze minutes pour une sor­tie propre par le toit. Le patient était stable, j’ai dit OK pour un quart d’heure. »
Pour le ser­gent-chef Gobat­to, un fois le véhi­cule sécu­ri­sé, il doit faire le point avec le méde­cin et le COS. « On leur dit ce qui est jouable, le temps que ça va prendre, et der­rière on passe à l’idée de manœuvre. »

Pen­dant la découpe du toit, le doc­teur Roger sur­veille son patient et pré­pare sa « cueillette ». Le bran­card est prêt avec tout le maté­riel d’immobilisation et de réchauf­fe­ment : cou­ver­tures de sur­vie, col­lier cer­vi­cal et cein­ture pel­vienne par pré­cau­tion. « La frac­ture du bas­sin est un trau­ma­tisme très sérieux et sou­vent impos­sible à iden­ti­fier, sauf lésions appa­rentes, sou­ligne le doc­teur. Dès qu’ils le sortent, on doit être en mesure de le condi­tion­ner immédiatement. »

Une machine bien hui­lée. Moins de 20 minutes après le début de la dés­in­car­cé­ra­tion, la vic­time est extraite sur un plan dur puis ins­tal­lée sur le bran­card. Le doc­teur Roger a déjà pas­sé son pre­mier bilan radio : « Trau­ma­ti­sé sévère : grade Bra­vo (le stade le plus grave étant Alpha), pré­ré­gu­la­tion effec­tuée, place réser­vée au ser­vice de réani­ma­tion de l’hôpital Georges-Pom­pi­dou ».
Pen­dant qu’on condi­tionne la vic­time dans l’AR, le méde­cin régu­la­teur appelle les réveils. La vic­time est déjà atten­due à l’hôpital. On per­fuse, on admi­nistre de l’Exacyl – un pro­coa­gu­lant — en pré­ven­tion d’un sai­gne­ment du bas­sin, mais aus­si des anti­dou­leurs. Pen­dant le tra­jet, le méde­cin effec­tue le bilan com­plet, ce qui per­met d’accélérer les choses.

Au final, deux vic­times en urgence abso­lue éva­cuées vers le même hôpi­tal — le pas­sa­ger de la moto est pris en charge par le SAMU 75, le conduc­teur de la Mini Cooper par l’ambulance de réani­ma­tion. L’intervention s’achève vers 23 heures.

« Ce qui est impor­tant sur ce type d’intervention, c’est la com­mu­ni­ca­tion entre les dif­fé­rents inter­ve­nants », s’accorde à dire le doc­teur et le ser­gent Zam­mit. Le chef Gobat­to conclut : « Cha­cun à sa mis­sion, ses contraintes, et son exper­tise sur un domaine. On com­mu­nique alors étroi­te­ment pour trou­ver la solu­tion la plus effi­ciente au bon dérou­le­ment de l’intervention et à la sécu­ri­té des vic­times que nous pre­nons en charge ».

Photos : CCH Marc Loukachine


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