SAUVEGARDE DU PATRIMOINE (1/​2) – Sauver ce qui nous survivra

La rédac­tion Allo18 —  — Modi­fiée le 3 mars 2026 à 17 h 30 

#BrigadeInside – Au-delà des monuments iconiques, le patrimoine parisien constitue une mémoire collective fragile, regroupant archives, œuvres d’art et édifices classés. Face aux risques d’incendie ou d’inondation, sa protection est devenue une priorité stratégique. Découvrez comment la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, en collaboration avec des acteurs clés comme le Bouclier bleu, déploie une expertise unique : du conseil technique à l’élaboration des plans de sauvegarde des biens culturels (PSBC). Plongez au cœur d’un dispositif d’exception où prévenir, protéger et intervenir sont les maîtres-mots pour transmettre notre héritage aux générations futures.

À Paris, le patri­moine dépasse lar­ge­ment l’image des grands musées et monu­ments mon­dia­le­ment connus. Il englobe tout ce qui consti­tue l’héritage com­mun : les col­lec­tions visibles dans les gale­ries, les réserves pri­vées sou­vent mécon­nues, les bâti­ments clas­sés, les archives, les biblio­thèques, mais aus­si cer­taines casernes dont l’architecture sont ins­crites au patrimoine.

Le patri­moine pari­sien, c’est un tis­su dense d’œuvres, de lieux, d’objets, de tra­di­tions et de savoir-faire. Il repré­sente une mémoire col­lec­tive, un héri­tage maté­riel ou imma­té­riel, trans­mis d’une géné­ra­tion à l’autre.

Selon l’UNESCO1, il s’agit de « l’héritage du pas­sé dont nous pro­fi­tons aujourd’hui et que nous trans­met­tons aux géné­ra­tions à venir ». Une richesse ines­ti­mable, par­fois fra­gile, dont la perte est irréversible.

L’affaire de tous. Pro­té­ger ce patri­moine ne s’improvise pas. À Paris, la sau­ve­garde repose sur une véri­table chaîne d’acteurs : ins­ti­tu­tions cultu­relles, ser­vices de l’État, asso­cia­tions spé­cia­li­sées (le Bou­clier bleu notam­ment) et, bien sûr, les sapeurs-pom­piers. Depuis les années 2010, la BSPP déve­loppe une exper­tise rare dans ce domaine, nour­rie par l’expérience de grands sinistres – de l’hôtel Lam­bert au théâtre Moga­dor à la mai­rie du XIIe arrondissement.

Cette pro­tec­tion s’exerce à plu­sieurs niveaux.
Pré­ve­nir : audits, conseils tech­niques, par­ti­ci­pa­tion aux pro­jets de réno­va­tion, amé­lio­ra­tion des dis­po­si­tifs de sécu­ri­té incendie.

Pro­té­ger : plans de sau­ve­garde des biens cultu­rels (PSBC), aujourd’hui déployés dans tout le pays depuis son impul­sion par la BSPP dans les années 2010.

Inter­ve­nir : for­ma­tion des sapeurs-pom­piers à la prise en charge des œuvres, exer­cices régu­liers, entraî­ne­ments conjoints.
La BSPP dis­pose éga­le­ment du maté­riel spé­cia­li­sé afin de pro­té­ger, condi­tion­ner ou dépla­cer des œuvres en urgence.

Depuis 2023, une conven­tion opé­ra­tion­nelle avec le Bou­clier bleu France ren­force encore ce dis­po­si­tif : for­ma­tions croi­sées, ren­forts mutuels, appui lors d’extractions ou d’évacuations de col­lec­tions. Cette col­la­bo­ra­tion rap­proche les mondes de la culture et de l’intervention, afin que cha­cun parle le même lan­gage face au risque.

Face aux risques. Le dan­ger prin­ci­pal qui menace les biens patri­mo­niaux reste l’incendie, dont la vio­lence peut détruire en quelques minutes des œuvres par­fois uniques. Mais d’autres risques sont tout aus­si redou­tés : inon­da­tions, crues de la Seine, effon­dre­ments, acte mal­veillant ou phé­no­mène géologique.

Un sinistre peut ne jamais tou­cher le public, mais faire dis­pa­raître des tré­sors irrem­pla­çables, par­fois invi­sibles du grand public : archives anciennes, réserves de musées, col­lec­tions scien­ti­fiques. Le risque, c’est donc la pos­si­bi­li­té de perdre une par­tie de notre his­toire, de notre iden­ti­té et de notre mémoire commune.

Pour la BSPP, ces enjeux sont à la fois humains, cultu­rels, éco­no­miques et média­tiques. Lorsqu’un site clas­sé brûle, à l’image de Notre-Dame, c’est tout un pays qui regarde et retient son souffle. C’est pour­quoi la Bri­gade accorde une atten­tion par­ti­cu­lière à ces lieux sen­sibles : doc­trine dédiée, moyens spé­cia­li­sés, réseau d’experts, retours d’expérience. Sa légi­ti­mi­té est aujourd’hui plei­ne­ment recon­nue par­mi les acteurs du patrimoine.

La sau­ve­garde du patri­moine n’est pas seule­ment un geste tech­nique : c’est un enga­ge­ment envers les biens com­muns et sa trans­mis­sion aux géné­ra­tions futures. Pré­ve­nir, pro­té­ger, inter­ve­nir… et trans­mettre. Voi­là le fil rouge de ce dossier.

texte : 1CL Raphaël Orlando

1 : Orga­ni­sa­tion des Nations Unies pour l’é­du­ca­tion, la science et la culture

Il est des manœuvres que l’on connaît par cœur, que l’on répète inlas­sa­ble­ment afin d’acquérir et conser­ver une effi­ca­ci­té opti­male. Des gestes, des pro­cé­dures et des méthodes qui font l’excellence du ser­vice ren­du à la popu­la­tion et… aux biens.

Ces der­nières années, quelques impor­tants sinistres ont eu rai­son de notre patri­moine. On pense, bien évi­dem­ment, à l’incendie de la cathé­drale Notre-Dame de Paris (en 2019) ou plus récem­ment celui de la mai­rie du XIIe arron­dis­se­ment (début 2025). Des faits qui sou­lignent la néces­si­té de mettre en place des moyens per­met­tant de pré­ser­ver l’intégrité des biens de valeur. On appelle cela la pro­tec­tion du patri­moine cultu­rel (PPC). En ce sens, les sapeurs-pom­piers de Paris ont tou­jours par­ti­ci­pé à cette démarche. En témoigne de nos jours la pré­sence de notre savoir-faire à la Biblio­thèque natio­nale de France (BNF), au Louvre ou encore au musée d’Orsay ou à l’As­sem­blée nationale.

Le 25 sep­tembre 2025, sur les coups de midi, quelques pom­piers se sont ren­dus à la Banque de France de Paris, sec­teur Rous­seau. L’objectif consiste en une manœuvre de sau­ve­tage des biens de valeurs entre­po­sés sur le site, lors d’un violent incen­die.
Dès leur arri­vée, le per­son­nel est infor­mé qu’un incen­die est en cours et qu’il est trai­té par les pre­miers inter­ve­nants. Vient alors le moment où le COS (com­man­dant des opé­ra­tions de secours) fait sa demande de moyens. « Je demande une sec­tion de sau­ve­garde des biens culturels. »

Une sec­tion spé­cia­li­sée mobi­li­sée. Dégât des eaux, incen­dies, actes de van­da­lisme et autres évé­ne­ments géo­lo­giques peuvent être à l’origine de cette demande. Elle com­prend le maté­riel et les res­sources humaines néces­saires pour assu­rer la pro­tec­tion, l’extraction et le condi­tion­ne­ment d’un grand volume d’œuvres. Elle se com­pose d’un PEV avec LSBC, d’un EP, d’une sec­tion de sou­tien opé­ra­tion­nel, d’un VLR CDG (chef de sec­teur sau­ve­garde des biens cultu­rels, BSBC, PC APP et d’un VLR OSG GAS. « Cette demande de sec­tion met en situa­tion des pom­piers du GIS /​du GAS et du GSS, sou­ligne l’adjudant-chef Benoit Potier de Cour­cy, chef du groupe pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle for­ma­tion spé­cia­li­sée du GAS. Cela per­met de tra­vailler la coor­di­na­tion opé­ra­tion­nelle et de sen­si­bi­li­ser les dif­fé­rentes par­ties pre­nantes de l’intervention à la pro­tec­tion du patri­moine culturel. »

Le bal­let des œuvres : pré­ser­ver, pro­té­ger, extraire. « C’est à ce moment-là que la PC GIS confie à la PC GAS la sau­ve­garde des œuvres dans des zones où les équipes ne courent plus aucun risque, explique le lieu­te­nant Malik Moreil, chef de la sec­tion pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle for­ma­tion spé­cia­li­sées du GAS. Pour cet exer­cice, nous avions des œuvres d’art fac­tices dégra­dées par le feu, les fumées ou les eaux d’extinction. Quand elles ne sont pas trans­por­tables, on fait en sorte de les pré­ser­ver au maxi­mum sur place avec des cou­ver­tures anti-feu, des bâches ou du papier à bulle, par exemple. Dans le cas contraire, on les éva­cue et on les confie à un par­te­naire extérieur.

Le SINUS des œuvres. Nom­mée, pour l’ins­tant ARTEMIS, la manœuvre d’extraction des œuvres est ins­pi­rée de celle uti­li­sée pour les vic­times avec le lot SINUS. On recense, on trie et on prend en charge. « Dans chaque éta­blis­se­ment où il y a œuvres d’art se trouve un (PSBC) plan de sau­ve­garde des biens éta­bli par des conser­va­teurs. Ce docu­ment per­met de prio­ri­ser les œuvres à sau­ver en fonc­tion de leur valeur. Le chef de sec­teur ou l’officier de la PC appui peut ain­si don­ner les mis­sions », ajoute le lieu­te­nant Moreil.

C’est aus­si munies d’une fiche détaillée que les équipes se rendent au che­vet des tré­sors du pays. Le chef d’équipe peut, en amont de sa recon­nais­sance, voir où il doit se rendre et anti­ci­per le maté­riel dont il aura besoin pour effec­tuer sa mis­sion.
Une fois les œuvres sor­ties d’affaire, un code-barre leur est attri­bué. Grâce à une appli­ca­tion infor­ma­tique, on peut les recen­ser et savoir où elles se situent. « Comme pour SINUS, il y a dif­fé­rentes zones de regrou­pe­ment. Le but est d’effectuer un état des lieux rapide de ce que l’on a pu sau­ver et ce qui ne l’est pas encore. Cela per­met à la PC d’avoir un sui­vi en temps réel de la situa­tion », explique l’adjudant-chef Potier de Courcy.

Un appui exté­rieur : le Bou­clier bleu France. À par­tir de ce moment-là, quelques gestes peuvent être réa­li­sés sur place afin de com­men­cer la répa­ra­tion de cer­taines pièces ou, du moins, faire en sorte que leur état ne se dégrade pas. Pour plus d’ef­fi­ca­ci­té, le COS peut deman­der l’appui du Bou­clier bleu France. L’association se déplace alors sur les lieux de l’intervention pour appuyer l’action de la Bri­gade. Une fois sur place, les enti­tés se coor­donnent afin d’évaluer les dom­mages, les pertes et éva­luer les ren­forts néces­saires pour mener à bien l’opération.

En s’entraînant régu­liè­re­ment à sau­ve­gar­der les biens cultu­rels, la Bri­gade ren­force non seule­ment ses com­pé­tences, mais aus­si son rôle essen­tiel dans la pré­ser­va­tion de la mémoire col­lec­tive. À l’avenir, ces manœuvres pour­raient s’étendre à d’autres ins­ti­tu­tions et inté­grer de nou­veaux outils tech­no­lo­giques, afin d’anticiper les défis de demain.

texte CPL Renaud Da Silva Minhard — photographies CCH Marc Loukachine


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