CYNOTECHNIQUE — Raïden et Mathilde, un binôme à six pattes

Raphaël Orlan­do —  — Modi­fiée le 3 juillet 2026 à 15 h 41 

#BrigadeInside

Mathilde P. intègre la Bri­gade le 4 mai 2021. Comme tout sapeur-pom­pier de Paris, elle suit sa for­ma­tion ini­tiale incen­die et secours à vic­times pen­dant quatre mois. C’est en 2025 qu’elle intègre le groupe cyno­tech­nique. Un recru­te­ment rapide, lié à un besoin opé­ra­tion­nel, qui lui per­met éga­le­ment d’obtenir un chien très tôt dans son parcours.

Au groupe cyno­tech­nique, le choix du chien n’en est pas vrai­ment un. Il s’agit avant tout d’une ques­tion de com­por­te­ment et de com­pa­ti­bi­li­té de carac­tère. Les conduc­teurs passent du temps avec les chiots, les cadres les observent et, par ins­tinct, décident ou non si la com­pa­ti­bi­li­té est bonne.

Mathilde se sou­vient encore de cette mati­née de garde où tout bas­cule. Un éle­veur arrive avec un jeune chiot : Raï­den, un ber­ger belge Groe­nen­dael à la robe noire, issu de l’élevage des Ron­nins Noirs, recon­nu pour la qua­li­té de ses lignées de tra­vail et ayant déjà four­ni plu­sieurs chiens au groupe. Sans sol­li­ci­ta­tion, le chiot la suit natu­rel­le­ment alors qu’elle pré­pare ses affaires dans le véhi­cule risque ani­ma­lier (VRA). C’est le coup de foudre, le lien est immé­diat. Pour­tant, tout n’est pas par­fait. Lors des pre­miers tests, Raï­den montre des dif­fi­cul­tés à évo­luer sur cer­tains types de sols, notam­ment lors des chan­ge­ments de sub­strats. Un tra­vail spé­ci­fique est néces­saire pour lui per­mettre de s’adapter à son envi­ron­ne­ment. Un défi que Mathilde accepte, et qui marque le début d’une relation.

Famille de pom­piers. Né le 3 octobre 2024, Raï­den n’a aujourd’hui qu’un an et demi. Encore ado­les­cent, il découvre pro­gres­si­ve­ment les exi­gences du métier. « C’est un chien cou­ra­geux, rus­tique et rési­lient, il se dis­tingue par une forte moti­va­tion au tra­vail et une grande curio­si­té. Mais aus­si par une sen­si­bi­li­té plus mar­quée que celle d’autres chiens du groupe, notam­ment les ber­gers mali­nois, pré­sents en nombre dans notre groupe » détaille Mathilde.

Cette sen­si­bi­li­té impose une approche dif­fé­rente. Là où cer­tains chiens peuvent être un peu plus brus­qués, Raï­den demande finesse et adap­ta­tion. Car dans le monde cyno­tech­nique, une règle pré­vaut : connaître son chien par­fai­te­ment. La pre­mière classe Pichon pré­cise : « Dres­ser un chien demande des mois,
par­fois des années. Détruire son appren­tis­sage peut ne prendre que quelques secondes ».

Au groupe cyno­tech­nique, les chiens ne sont pas de simples outils opé­ra­tion­nels. Ils par­tagent la vie de leur conduc­teur, quelque chose d’assez propre à la BSPP. En dehors des gardes, ils vivent au domi­cile, évo­luent dans un envi­ron­ne­ment fami­lial, côtoient proches et incon­nus, ren­contre d’autres chiens… qui eux ne sont pas pom­piers. Cette immer­sion est essen­tielle pour leur équi­libre, car ces chiens doivent être capables d’intervenir dans des contextes variés. Mathilde nous explique : « Le fait qu’ils soient au contact des vic­times demande des chiens stables, sociables, capables de s’adapter sans jamais perdre leur capa­ci­té de travail ».

Les qua­li­tés recher­chées pour nos amis à quatre pattes du groupe cyno­tech­nique sont pré­cises : moti­va­tion durable, sta­bi­li­té émo­tion­nelle, rési­lience, capa­ci­té de récu­pé­ra­tion, goût de l’effort et besoin d’activité men­tale. Des pro­fils que l’on retrouve prin­ci­pa­le­ment chez les ber­gers belges — mali­nois, ter­vu­ren, Groe­nen­dael — mais aus­si, plus ponc­tuel­le­ment, chez d’autres races comme le labrador.

Apprendre à deve­nir un binôme. La for­ma­tion de Mathilde et Raï­den s’inscrit dans un par­cours struc­tu­ré et pro­gres­sif. Elle débute par un tronc com­mun incluant notam­ment le sau­ve­tage-déblaie­ment de niveau 1 et le risque ani­ma­lier. Rapi­de­ment, le par­cours cyno­tech­nique prend le relais et débute par une phase de pré-for­ma­tion arti­cu­lée en trois blocs.

Le module A pose les bases : acqui­si­tion, entre­tien et édu­ca­tion du chiot. Le module B, sur six mois, marque l’entrée dans le concret : déve­lop­pe­ment de la moti­va­tion olfac­tive, décou­verte des mis­sions de recherche, pre­miers appren­tis­sages. Mathilde et Raï­den viennent de vali­der le der­nier, le module C, axé sur l’obéissance, la socia­li­sa­tion et le ren­for­ce­ment des capa­ci­tés olfac­tives. Une étape sui­vie notam­ment au 7e Régi­ment d’instruction et d’intervention de la sécu­ri­té civile (RIISC).

Pour le binôme une phase de conso­li­da­tion de six mois s’ouvre désor­mais. L’objectif est clair : trans­for­mer l’apprentissage en réflexe opé­ra­tion­nel. « Actuel­le­ment Raï­den je le motive énor­mé­ment dans la recherche, je l’encourage au moment où il part, en manœuvre c’est un peu “ Allez gamin tu vas y arri­ver ! ” Dans six mois, ce que j’attends de lui sur inter­ven­tion c’est “ tu cherches, si tu trouves tu aboies ”. Ça peut sem­bler rien comme ça, mais pour lui la marche est énorme » indique la conduc­trice de Raï­den. Un che­min encore exi­geant, notam­ment sur le fran­chis­se­ment d’obstacles, où le jeune chien doit encore gagner en assu­rance. À terme, la vali­da­tion du cer­ti­fi­cat CYN1 mar­que­ra leurs débuts à bord du VEC.

Valeur canine. Après une après-midi pas­sée avec le groupe cyno, on com­prend rapi­de­ment que tra­vailler avec un chien, c’est accep­ter de sor­tir des sché­mas clas­siques. Rien n’est écrit, il n’existe pas de méthode unique. L’expérience des anciens guide les débuts, mais chaque conduc­teur doit ensuite trou­ver son propre équi­libre, en fonc­tion de son chien. Obser­ver, tes­ter, par­fois échouer, ajus­ter. Raï­den, par exemple, n’aborde pas les obs­tacles comme d’autres. Là où cer­tains foncent, lui ana­lyse. Une approche dif­fé­rente, mais pas moins effi­cace. Peut-être même plus sécu­ri­sante car dans des décombres, la pré­ci­pi­ta­tion peut coû­ter cher.

Chez les cynos, une convic­tion res­sort clai­re­ment : un chien équi­li­bré, heu­reux, res­pec­té et com­pris est un chien capable de sau­ver. Et dans le regard atten­tif que Mathilde porte à Raï­den, comme dans l’énergie que le jeune tou­tou déploie à chaque recherche, se construit déjà bien plus qu’un simple binôme, mais une véri­table équipe appe­lée à durer bien au-delà des interventions.

Un animal, une inter’

Le groupe cyno­tech­nique s’articule autour de deux vec­teurs opé­ra­tion­nels : le VRA et le véhi­cule équipe cyno­tech­nique (VEC). Peu importe l’engin, sur inter­ven­tion, des ani­maux il y en aura ! C’est à bord du VEC que s’exprime plei­ne­ment le savoir-faire cyno­tech­nique. Les binômes sont enga­gés pour la recherche de vic­times ense­ve­lies lors d’effondrements ou d’explosions. Ils inter­viennent éga­le­ment en recherche de per­sonnes dis­pa­rues, en milieu urbain comme en milieu naturel.

Deux approches se dis­tinguent. La quête, d’abord, où le chien évo­lue en pros­pec­tion libre sur une zone défi­nie, sans odeur de réfé­rence, à la recherche de toute pré­sence humaine en détresse.
Le pis­tage, ensuite, qui consiste à suivre la trace d’une per­sonne à par­tir d’un objet impré­gné de son odeur.
Mais les chiens sont éga­le­ment capables de par­ti­ci­per à des recherches de vic­times immer­gées, en appui des plon­geurs, ou d’intervenir sur des acci­dents de la route pour retrou­ver d’éventuels éjec­tés. Dans tous les cas, leur rôle reste le même : détec­ter, loca­li­ser, gui­der.
Le VRA consti­tue l’autre facette de leur enga­ge­ment. Les équipes y assurent la ges­tion du risque ani­ma­lier : cap­ture d’animaux dan­ge­reux, inter­ven­tions sur faune sau­vage ou exo­tique, ou encore assis­tance lors d’opérations néces­si­tant une prise en charge spé­ci­fique d’un ani­mal. Mathilde y évoque des inter­ven­tions très variées, par­fois inat­ten­dues. Comme ce poney tom­bé dans la Marne après avoir pris peur, néces­si­tant une coor­di­na­tion avec les plon­geurs et les équipes de sau­ve­tage-déblaie­ment pour per­mettre son extrac­tion en sécu­ri­té. Au groupe cyno les mis­sions illus­trent la diver­si­té du métier, entre tech­ni­ci­té, adap­ta­tion et sang-froid.

Enfin, lorsque les per­son­nels ne sont pas enga­gés sur le VEC ou le VRA, ils assurent la fonc­tion de garde che­nil. Une fonc­tion essen­tielle mais sou­vent mécon­nue. Cela consiste à veiller au bien-être des chiens : ali­men­ta­tion, entre­tien des espaces de vie, sui­vi quo­ti­dien. Un rôle dis­cret, mais indis­pen­sable. Car der­rière chaque inter­ven­tion réus­sie, il y a aus­si ce tra­vail de l’ombre, garant de l’équilibre et de la dis­po­ni­bi­li­té opé­ra­tion­nelle des binômes.

Photos : SCH Nicholas Bady


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