Retour d’inter – Le lundi 2 mars 2026 à 09 h 57, les secours sont sonnés pour un feu secteur Rousseau. Un feu d’appartement qui va prendre une autre dimension…
En ce lundi ensoleillé du mois de mars, le quartier de Châtelet dans le Ier arrondissement de Paris s’éveille doucement. Dans la cour du centre de secours Rousseau, la cérémonie des morts au feu laisse place à la préparation opérationnelle. Quoi de mieux qu’une manœuvre pour bien commencer la semaine ? Un moment clé de la journée. On se projette et l’on imagine les conditions dans lesquelles on intervient. On déroule de la toile, des lignes guide et on dresse des échelles au prix de quelques gouttes de sueur. Tout ça dans la joie et la bonne humeur.
Au poste de veille opérationnelle (PVO) un ordre de départ pour feu vient de tomber. « Fermez, démontez, roulez ! » Le stationnaire fait retentir la sonnerie du départ normal. Un feu vient de se déclarer à quelques encablures du centre de secours. Direction le 13 rue de Turbigo pour le FPTL et l’EPAN Rousseau ainsi que pour le FPTL Saint-Honoré. Ligne d’attaque en reconnaissance.
« J’arrive sur les lieux en tant que premier engin. La première vision que j’ai c’est une fenêtre allumée au cinquième. Le bâtiment fait un angle se composant du numéro 13 et du numéro 15. De nombreuses personnes assistent à la scène au pied de l’immeuble. Je prends un pas de recul et j’ordonne à mes équipes une ligne d’attaque en reconnaissance pour reconnaître le numéro 13 » explique le sergent-chef Joseph Hector, chef de garde du jour à Rousseau. Deux cages d’escaliers dans l’immeuble. Avec ses équipes, ils empruntent l’une d’elles. Mais la tâche va s’avérer être plus complexe que prévu…
La décision est prise « d’accepter de perdre » la toiture.
Dans l’immeuble, une odeur de fumée est perceptible et rien à signaler en courette. Arrivés avec l’ensemble du matériel au 6e étage, le chef et ses équipes ne trouvent aucun signe qui leur met la puce à l’oreille. Ils frappent aux portes. Une personne leur ouvre. Elle leur donne accès à sa fenêtre qui donne sur la rue de Turbigo. Depuis ce point de vue, le chef Hector se rend compte que la configuration du bâtiment a eu raison de son appréciation de la situation. Il se trouve actuellement à l’autre extrémité de l’étage. Il ordonne donc de rebrousser chemin et prendre la deuxième cage d’escalier du numéro 13. Un engin-pompe et une camionnette de réserve à air comprimé sont demandés. Arrivés en haut de la deuxième cage d’escalier… rebelote. Aucun signe apparent d’incendie. Une nouvelle personne donne accès à son logement. Un échafaudage se dresse devant la fenêtre. Le chef grimpe dessus pour mieux apprécier la situation. Toujours rien. « Je désengage tout le monde et on retourne rue de Turbigo face à l’immeuble, confie le chef Hector. Je prends un nouveau pas de recul pour trouver où se situe l’appartement toujours embrasé. Sans renseignements complémentaires de la part du voisinage et au vu de la configuration bâtimentaire, je me dis que c’est impossible que le feu soit au numéro 15. Je décide tout de même de le reconnaître. Arrivés au 6e étage, on localise le sinistre dans un appartement. »
Point d’attaque ici. Au centre de secours Rousseau, le capitaine Matthieu Quénan, officier de garde compagnie (OGC), veille sur les ondes. Il perçoit les efforts produits sur place au son de la voix de son chef de garde. Il se rend sur les lieux : « Quand j’arrive à 10 h 25, il y a énormément de monde dans la rue. Je me dis que le chef Hector a forcément rencontré des difficultés. Les comptes rendus des reconnaissances tombent au fur et à mesure. Le feu se propage en toiture. Je prends donc le commandement des opérations de secours (COS) à 10 h 53 et demande un groupe habitation ». La machine est lancée. En attendant l’arrivée des moyens, le capitaine poursuit ses reconnaissances. Il doit à son tour se familiariser avec la configuration particulière de cet ensemble bâtimentaire. Sa crainte est que le feu se propage aux immeubles adjacents. Si c’est le cas, il n’aura plus à faire à un feu de bâtiment, mais à un feu d’îlot. Ce qui change complètement la donne. « Les points hauts mis en place avec les moyens élévateurs aériens permettent de voir que la situation a rapidement basculé en notre défaveur. En quelques minutes la fumée a gagné de plus en plus de terrain. On court après le feu. Il y a énormément de fumée qui vient de divers endroits, mais on ne voit pas le feu. C’est assez perturbant », explique le capitaine Quénan. Il demande quatre engins-pompes supplémentaires, dont un diphasique ainsi que deux bras élévateurs aériens.
L’OSG se présente. Le lieutenant-colonel Nicolas Belain, chef du bureau opération instruction du 2e groupement d’incendie et de secours, est l’officier supérieur de garde ce jour-là. Il se rend sur les lieux au vu de la tournure des événements. Sur le trajet, il croise les informations qui circulent sur les canaux tactiques avec celles qu’il récolte sur les plans. Les feux de toitures peuvent se propager à vitesse grand V. Il est bon d’avoir un coup d’avance. « À mon arrivée j’intègre le dispositif et je fais un point sur la situation avec l’OGC et le conseiller technique RSMU, explique le lieutenant-colonel Belain. Nous trouvons un point haut qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble. Le feu continue de courir, on a besoin de reprendre l’ascendant. Il faut mener des opérations importantes de trouées, de lignes d’arrêt et de dégarnissage. Cela va durer. Je prends donc le COS à 12 h 06. » La toiture est potentiellement non recoupée et s’intègre sur plusieurs bâtiments. Ce qui favorise le passage du feu. La décision est prise « d’accepter de perdre » la toiture qui va du numéro 13 au numéro 15. Deux lignes d’arrêts sont donc mises en place aux extrémités pour stopper le feu.
Être et durer. Huit lances dont deux diphasiques et une sur moyen élévateur sont établies. Les deux lances diphasiques sont positionnées sur une ligne d’arrêt chacune. « Il s’agit maintenant de prendre en compte les nombreux enjeux, poursuit le lieutenant-colonel Belain. Tout d’abord, la sécurité des personnes engagées et des personnes aux alentours. Une structure comme celle-ci peut en partie se fragiliser, voire totalement s’effondrer. » Ensuite, vient la protection des biens. « Il faut intervenir intelligemment de façon à sauvegarder un maximum l’environnement des personnes sinistrées. En ça, la lance diphasique permet de limiter les surplus d’eau. Enfin, pour toute intervention qui s’inscrit dans la durée, un axe logistique est primordial. Il permet d’acheminer du matériel nécessaire à la remise en condition du personnel. »
Treize. C’est le nombre d’heures qu’il aura fallu aux secours pour venir à bout du sinistre qui s’étend sur 800 m² de toiture. Treize heures durant lesquelles les équipes ont sans relâche exécuté les différentes missions reçues jusqu’au bout, comme l’explique le caporal-chef Matthieu Imbert, chef d’équipe au fourgon de Rousseau : « Les 30 premières minutes de reconnaissance étaient très physiques à cause des difficultés d’accès au sinistre. Ce sont de longues journées durant lesquelles on fait de nombreuses missions. Ça fait partie du travail. Ça permet d’acquérir de l’expérience. Les relèves permettent de se régénérer. Je ne cache pas que les pâtes carbos ont fait leur effet ».
Un feu d’appartement de 80 m2 qui se transforme en feu de toiture de 800 m2 durant lequel aucun blessé n’est à déplorer. Une forme de victoire. De plus, la satisfaction est accentuée du fait d’avoir pu préserver au maximum les biens des personnes sinistrées. À l’heure du bilan, l’enseignement que l’on peut tirer est que face au feu, il faut rester humble. La discipline, la rigueur et l’abnégation permettent en toute circonstance de dompter cet ennemi imprévisible.