QUAND LA BRIGADE BRISE LA GLACE — Froid devant !

Har­ry Cou­vin —  — Modi­fiée le 17 juillet 2026 à 15 h 52 

#BrigadeInside – Dimanche 21 juin 2026. Midi sonne à Paris lorsque la région parisienne est basculée en vigilance rouge canicule. À l’état-major opérationnel (EMO) de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, le niveau 2 est immédiatement activé. Si les procédures estivales habituelles se mettent en place mécaniquement, face au soleil de plomb qui s’installe, l’activité opérationnelle va croître inexorablement. Une course contre la montre commence. Avec le colonel Grall (chef de corps du GSS) nous avons retracé ces moments peu communs.

Der­rière les portes de la Divi­sion san­té, la recom­man­da­tion médi­cale est impla­cable. Pour trai­ter les cas d’hyperthermie sévère, le coup de cha­leur qui tue, il faut refroi­dir les corps le plus vite pos­sible. Dans cette bataille, les pre­mières minutes sont presque aus­si cru­ciales que lors d’un arrêt car­dio-res­pi­ra­toire. Or, pour refroi­dir effi­ca­ce­ment, il faut une arme simple mais deve­nue sou­dai­ne­ment une den­rée rare : de la glace. Face à cette situa­tion, la Div­San prend une déci­sion radi­cale : tri­pler la dota­tion des lots « coup de cha­leur » embar­qués dans les camions. Chaque lot passe ins­tan­ta­né­ment de 20 à 60 kg de glace. Un choix vital, mais pas simple à gérer en logistique.

La pénu­rie géné­rale et le sys­tème D. Très vite, la pro­duc­tion interne de la Bri­gade montre ses limites. Certes, la divi­sion logis­tique avait anti­ci­pé la crise en ache­tant quelques jours plus tôt des machines à gla­çons pro­fes­sion­nelles. Ins­tal­lées en urgence entre le 23 et le 25 juin par les tech­ni­ciens du grou­pe­ment de sou­tiens et de secours (GSS), ces machines tournent à plein régime dans les grou­pe­ments d’incendie et de secours. Mais avec une capa­ci­té maxi­male de 275 kg par jour pour toute la Bri­gade, le compte n’y est pas. À rai­son de 60 kg par lot récla­mé sur le ter­rain, les stocks s’évaporent en un instant.

Les grou­pe­ments sol­li­citent leurs four­nis­seurs habi­tuels, tan­dis qu’un appel est lan­cé via l’Union des métiers de l’hôtellerie (UMIH). Des com­mer­çants pari­siens, soli­daires, pro­posent leurs propres stocks. Mais ces élans de géné­ro­si­té ne four­nissent que de petites quan­ti­tés, com­plexes à inté­grer dans une logis­tique grand format.

Le mer­cre­di 24 juin, peu après 20 heures, la res­source en glace pour­rait se tarir sur Paris. Le froid est deve­nu l’enjeu stra­té­gique de toute la capitale.

C’est alors qu’un coup de fil fait bas­cu­ler la situa­tion. Le four­nis­seur Ice Fami­ly a un camion de 18,4 tonnes de glace prêt à par­tir pour le Sud-Ouest. En appre­nant que la car­gai­son doit ser­vir à sau­ver des vies à Paris, le trans­por­teur annule son voyage et bloque son stock pour la Brigade.

La BSPP à la pati­noire de Ber­cy. Sécu­ri­ser près de 20 t de glace est une vic­toire, mais une ques­tion cru­ciale se pose immé­dia­te­ment : com­ment la sto­cker ? La Bri­gade ne pos­sède aucun congé­la­teur géant capable d’accueillir un tel volume. C’est alors que la diplo­ma­tie de crise entre en jeu. Le maire de Paris, Emma­nuel Gré­goire, met la BSPP en rela­tion avec les res­pon­sables de l’Accor Arena.

La pati­noire de Paris-Ber­cy accepte de deve­nir le centre névral­gique de l’opération. Le défi est pour­tant immense : le site est entré depuis une semaine en phase d’entretien tech­nique annuel. Le sys­tème de refroi­dis­se­ment est cen­sé être arrê­té pour lais­ser remon­ter la tem­pé­ra­ture de la dalle. Les tech­ni­ciens de Ber­cy stoppent immé­dia­te­ment le pro­ces­sus pour sau­ver la glace de la brigade.

Une manœuvre dan­tesque com­mence alors pour les sol­dats du feu. Pour que les gla­çons ne fondent pas, les sacs doivent res­ter en contact direct avec le sol gelé. Hors de ques­tion de lais­ser les palettes entières, hautes d’un mètre vingt : plus on monte, plus l’air se réchauffe. Les équipes de la sec­tion sou­tien de la 29e com­pa­gnie, épau­lées par les VIGI de la 32e et les hommes de la 33e com­pa­gnie, se lancent dans une manu­ten­tion épui­sante, dépa­lé­ti­sant les tonnes de glace sac par sac pour les éta­ler au sol.

Le bal­let des camions fri­go­ri­fiques. Pour ache­mi­ner cette matière pre­mière vers le front de la cani­cule, la logis­tique s’organise autour d’un sys­tème de double Noria. La « Grande Noria » gère les liai­sons mas­sives entre le stock cen­tral de Ber­cy et les grou­pe­ments. Les pom­piers louent un camion fri­go­ri­fique, bien­tôt rejoints par le SAMU 94, qui met géné­reu­se­ment à dis­po­si­tion trois camions de 26 t avec chauf­feurs. Les pannes s’enchaînent tou­te­fois sur deux des véhi­cules du SAMU, lais­sant un seul mas­to­donte de l’AP-HP opé­ra­tion­nel aux côtés du camion de location.

De leur côté, les grou­pe­ments gèrent la « Petite Noria », dis­pat­chant la glace depuis leurs plots logis­tiques vers les PC de com­pa­gnie où les engins de secours viennent se ravi­tailler en urgence.

La ten­sion culmine à la fin de la semaine. Le jeu­di 25 juin, la Bri­gade consomme dix tonnes de glace. Le ven­dre­di 26 juin, le record est atteint avec 12 t éva­po­rées. Face au spectre de la rup­ture de stock, Ice Fami­ly annonce être tota­le­ment à sec. Les pom­piers se tournent alors vers l’enseigne Car­re­four, qui avait déja déblo­qué gra­cieu­se­ment en urgence quatre tonnes les 24 et 25 juin. Les 13 t qui ont sui­vi en fin de semaine, ont fait l’objet d’un devis puis, lorsque la Bri­gade est reve­nue vers Car­re­four pour pro­cé­der au paie­ment, l’enseigne a fina­le­ment déci­dé d’en faire don. Une piste est un temps explo­rée à Run­gis pour récu­pé­rer de la glace pilée des­ti­née aux pois­son­ne­ries, mais l’option est écar­tée : sous l’effet de la cha­leur extrême, les machines du mar­ché de gros s’essoufflent, et la glace pilée fond de toute façon trop vite pour un usage médical.

Apprendre de la crise. Au total, entre 40 et 45 t de glace auront été bras­sées par les pom­piers de Paris durant cette séquence hors norme. Pour opti­mi­ser les der­niers jours de crise, le GSS a même trans­for­mé le camion de 26 tonnes du SAMU 94 en un « sto­ckage rou­lant » sta­tion­né à l’hôpital Hen­ri-Mon­dor, tan­dis que la dis­tri­bu­tion finale s’est pour­sui­vie grâce à deux véhi­cules fri­go­ri­fiques de loca­tion. Dès le same­di 27 juin, la baisse rela­tive du ther­mo­mètre a rame­né la consom­ma­tion quo­ti­dienne à cinq tonnes, amor­çant la fin de l’alerte.

Si la bataille du début de l’été 2026 a été gagnée, elle a mis en lumière la vul­né­ra­bi­li­té des ser­vices de secours face aux phé­no­mènes cli­ma­tiques et aux pénu­ries qui les accom­pagnent : manque d’infrastructures de grand froid en interne, hété­ro­gé­néi­té des condi­tion­ne­ments des four­nis­seurs et com­plexi­té des pré­vi­sions de consom­ma­tion au jour le jour.

Pour parer à toute éven­tua­li­té, la BSPP a d’ores et déjà tiré les ensei­gne­ments de l’événement. Objec­tif : garan­tir à la Bri­gade, dès la pro­chaine alerte rouge, une réserve dédiée et une capa­ci­té de sto­ckage mas­sive sécu­ri­sée aux portes de l’Île-de-France. Les pom­piers de Paris sont désor­mais parés à geler les futures crises.



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