#BrigadeInside – Dimanche 21 juin 2026. Midi sonne à Paris lorsque la région parisienne est basculée en vigilance rouge canicule. À l’état-major opérationnel (EMO) de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, le niveau 2 est immédiatement activé. Si les procédures estivales habituelles se mettent en place mécaniquement, face au soleil de plomb qui s’installe, l’activité opérationnelle va croître inexorablement. Une course contre la montre commence. Avec le colonel Grall (chef de corps du GSS) nous avons retracé ces moments peu communs.
Derrière les portes de la Division santé, la recommandation médicale est implacable. Pour traiter les cas d’hyperthermie sévère, le coup de chaleur qui tue, il faut refroidir les corps le plus vite possible. Dans cette bataille, les premières minutes sont presque aussi cruciales que lors d’un arrêt cardio-respiratoire. Or, pour refroidir efficacement, il faut une arme simple mais devenue soudainement une denrée rare : de la glace. Face à cette situation, la DivSan prend une décision radicale : tripler la dotation des lots « coup de chaleur » embarqués dans les camions. Chaque lot passe instantanément de 20 à 60 kg de glace. Un choix vital, mais pas simple à gérer en logistique.
La pénurie générale et le système D. Très vite, la production interne de la Brigade montre ses limites. Certes, la division logistique avait anticipé la crise en achetant quelques jours plus tôt des machines à glaçons professionnelles. Installées en urgence entre le 23 et le 25 juin par les techniciens du groupement de soutiens et de secours (GSS), ces machines tournent à plein régime dans les groupements d’incendie et de secours. Mais avec une capacité maximale de 275 kg par jour pour toute la Brigade, le compte n’y est pas. À raison de 60 kg par lot réclamé sur le terrain, les stocks s’évaporent en un instant.
Les groupements sollicitent leurs fournisseurs habituels, tandis qu’un appel est lancé via l’Union des métiers de l’hôtellerie (UMIH). Des commerçants parisiens, solidaires, proposent leurs propres stocks. Mais ces élans de générosité ne fournissent que de petites quantités, complexes à intégrer dans une logistique grand format.
Le mercredi 24 juin, peu après 20 heures, la ressource en glace pourrait se tarir sur Paris. Le froid est devenu l’enjeu stratégique de toute la capitale.
C’est alors qu’un coup de fil fait basculer la situation. Le fournisseur Ice Family a un camion de 18,4 tonnes de glace prêt à partir pour le Sud-Ouest. En apprenant que la cargaison doit servir à sauver des vies à Paris, le transporteur annule son voyage et bloque son stock pour la Brigade.
La BSPP à la patinoire de Bercy. Sécuriser près de 20 t de glace est une victoire, mais une question cruciale se pose immédiatement : comment la stocker ? La Brigade ne possède aucun congélateur géant capable d’accueillir un tel volume. C’est alors que la diplomatie de crise entre en jeu. Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, met la BSPP en relation avec les responsables de l’Accor Arena.
La patinoire de Paris-Bercy accepte de devenir le centre névralgique de l’opération. Le défi est pourtant immense : le site est entré depuis une semaine en phase d’entretien technique annuel. Le système de refroidissement est censé être arrêté pour laisser remonter la température de la dalle. Les techniciens de Bercy stoppent immédiatement le processus pour sauver la glace de la brigade.
Une manœuvre dantesque commence alors pour les soldats du feu. Pour que les glaçons ne fondent pas, les sacs doivent rester en contact direct avec le sol gelé. Hors de question de laisser les palettes entières, hautes d’un mètre vingt : plus on monte, plus l’air se réchauffe. Les équipes de la section soutien de la 29e compagnie, épaulées par les VIGI de la 32e et les hommes de la 33e compagnie, se lancent dans une manutention épuisante, dépalétisant les tonnes de glace sac par sac pour les étaler au sol.
Le ballet des camions frigorifiques. Pour acheminer cette matière première vers le front de la canicule, la logistique s’organise autour d’un système de double Noria. La « Grande Noria » gère les liaisons massives entre le stock central de Bercy et les groupements. Les pompiers louent un camion frigorifique, bientôt rejoints par le SAMU 94, qui met généreusement à disposition trois camions de 26 t avec chauffeurs. Les pannes s’enchaînent toutefois sur deux des véhicules du SAMU, laissant un seul mastodonte de l’AP-HP opérationnel aux côtés du camion de location.
De leur côté, les groupements gèrent la « Petite Noria », dispatchant la glace depuis leurs plots logistiques vers les PC de compagnie où les engins de secours viennent se ravitailler en urgence.
La tension culmine à la fin de la semaine. Le jeudi 25 juin, la Brigade consomme dix tonnes de glace. Le vendredi 26 juin, le record est atteint avec 12 t évaporées. Face au spectre de la rupture de stock, Ice Family annonce être totalement à sec. Les pompiers se tournent alors vers l’enseigne Carrefour, qui avait déja débloqué gracieusement en urgence quatre tonnes les 24 et 25 juin. Les 13 t qui ont suivi en fin de semaine, ont fait l’objet d’un devis puis, lorsque la Brigade est revenue vers Carrefour pour procéder au paiement, l’enseigne a finalement décidé d’en faire don. Une piste est un temps explorée à Rungis pour récupérer de la glace pilée destinée aux poissonneries, mais l’option est écartée : sous l’effet de la chaleur extrême, les machines du marché de gros s’essoufflent, et la glace pilée fond de toute façon trop vite pour un usage médical.
Apprendre de la crise. Au total, entre 40 et 45 t de glace auront été brassées par les pompiers de Paris durant cette séquence hors norme. Pour optimiser les derniers jours de crise, le GSS a même transformé le camion de 26 tonnes du SAMU 94 en un « stockage roulant » stationné à l’hôpital Henri-Mondor, tandis que la distribution finale s’est poursuivie grâce à deux véhicules frigorifiques de location. Dès le samedi 27 juin, la baisse relative du thermomètre a ramené la consommation quotidienne à cinq tonnes, amorçant la fin de l’alerte.
Si la bataille du début de l’été 2026 a été gagnée, elle a mis en lumière la vulnérabilité des services de secours face aux phénomènes climatiques et aux pénuries qui les accompagnent : manque d’infrastructures de grand froid en interne, hétérogénéité des conditionnements des fournisseurs et complexité des prévisions de consommation au jour le jour.
Pour parer à toute éventualité, la BSPP a d’ores et déjà tiré les enseignements de l’événement. Objectif : garantir à la Brigade, dès la prochaine alerte rouge, une réserve dédiée et une capacité de stockage massive sécurisée aux portes de l’Île-de-France. Les pompiers de Paris sont désormais parés à geler les futures crises.