MORTS AU FEU — Transmission de mémoire

Raphaël Orlan­do —  — Modi­fiée le 30 sep­tembre 2026 à 12 h 33 

#BrigadeInside – Chaque lundi, leurs noms résonnent dans les emprises de la Brigade. Depuis 145 ans, les pompiers de Paris rendent hommage à leurs morts au feu lors du rassemblement hebdomadaire. À compter du 18 septembre 2026, cette tradition évolue : l’appel est repensé et deux nouveaux noms viennent rejoindre la liste de ceux qui ont donné leur vie en intervention.

Petite his­toire. L’appel des morts au feu trouve ses ori­gines sous la IIIe Répu­blique. En 1880, le colo­nel Paris, alors chef de corps, pro­pose au pré­fet de la Seine de faire ins­tal­ler dans les casernes des tables de marbre noir por­tant les noms des offi­ciers et sol­dats du corps morts au feu. La pre­mière plaque est posée le 22 octobre 1881, à la caserne Rous­seau. Dès les débuts, le prin­cipe est simple : ins­crire les morts dans la mémoire col­lec­tive du corps. À chaque ras­sem­ble­ment, leurs noms sont appe­lés et la réponse est immuable : « mort au feu ». Qua­rante ans avant que la pre­mière guerre mon­diale ne conduise les armées à déve­lop­per leurs propres rites en mémoire des morts pour la France, les sapeurs-pom­piers de Paris ont ain­si choi­si d’inscrire leurs héros dans le marbre.

Au fil des décen­nies, la tra­di­tion évo­lue sans jamais dis­pa­raître. En 1947, un monu­ment est éri­gé à la mémoire des sapeurs et gra­dés « morts pour la France », aux­quels s’ajoutent les « morts au feu ». En 1967, l’appel heb­do­ma­daire est recen­tré sur les sapeurs et gra­dés morts au feu depuis la créa­tion de la Bri­gade. La lec­ture d’une fiche cir­cons­tan­ciée vient alors pré­cé­der l’appel : der­rière chaque nom, une his­toire, une inter­ven­tion et des cir­cons­tances. Cette volon­té de don­ner du sens au sou­ve­nir n’est pas nou­velle. En 1953, l’abbé Lacour, aumô­nier du Régi­ment, s’interrogeait déjà sur la manière de pré­ser­ver la qua­li­té de cet exer­cice de mémoire : « La pierre garde les noms mais on ne sait plus pour­quoi ». Une for­mule par­ti­cu­liè­re­ment juste pour celui qui fut aus­si, en 1945, le pre­mier à écrire dans le jour­nal ALLO18.

Deux nou­veaux noms à la liste. Cette mémoire n’est pas figée. Réunie sous la pré­si­dence du géné­ral com­man­dant la Bri­gade Arnaud de Cac­que­ray, la com­mis­sion des sages a déci­dé de faire évo­luer la liste des morts au feu. Deux nou­veaux pom­piers y sont ajou­tés. Le sapeur Xavier Lacrique, conduc­teur d’un engin « feux de forêt » à l’UISC1 de la Sécu­ri­té civile, alors rat­ta­chée à la BSPP, décé­dé le 11 août 1987 lors d’une inter­ven­tion pré­ven­tive contre les feux de forêt dans le mas­sif des Aspres, Pyré­nées-Orien­tales (66). Enga­gé dans cette mis­sion de pré­ven­tion, il a per­du la vie alors que les équipes étaient mobi­li­sées pour limi­ter les risques liés aux incen­dies dans un sec­teur par­ti­cu­liè­re­ment exposé. 

La seconde fiche concerne le sapeur de pre­mière classe Jean-Claude Joli­vet, décé­dé le 3 avril 1994 après une col­li­sion alors que son ambu­lance de réani­ma­tion se ren­dait sur inter­ven­tion. À bord de ce véhi­cule enga­gé pour por­ter secours, il a été vic­time de l’accident sur­ve­nu pen­dant le tra­jet, avant même que l’équipage ne puisse rejoindre le lieu de l’intervention.

Nou­velle façon de faire vivre la mémoire. Depuis le 18 sep­tembre 2026, la manière de lire les morts au feu à évo­lué. Jusqu’alors, les 65 fiches du recueil étaient lues chaque semaine dans l’ordre chro­no­lo­gique. Désor­mais, les 52 fiches seront renu­mé­ro­tées afin de rap­pro­cher autant que pos­sible chaque lec­ture de la date anni­ver­saire du décès. L’objectif est simple : créer davan­tage de cohé­rence entre le moment où la Bri­gade se ras­semble et l’histoire qu’elle com­mé­more. Cer­taines fiches pour­ront par ailleurs réunir les cir­cons­tances de plu­sieurs décès sur­ve­nus lors d’opérations différentes.

Car der­rière chaque « mort au feu », il y a une his­toire que la Bri­gade choi­sit de ne pas lais­ser dis­pa­raître. Le céré­mo­nial du lun­di matin n’est donc pas seule­ment un ren­dez-vous avec le pas­sé. Il est aus­si une trans­mis­sion d’une his­toire com­mune. En fai­sant évo­luer l’appel sans en modi­fier l’essence, la Bri­gade pour­suit fina­le­ment la réflexion for­mu­lée par l’abbé Lacour, “les noms sont gra­vés dans la pierre, mais il faut conti­nuer à savoir pour­quoi.”



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