Perspectives — Comment les pompiers travaillent avec des entrepreneurs sociaux pour répondre à la crise des secours ?

Grands formats – En 2019, les sapeurs-pompiers de Paris réalisaient plus de 522 000 interventions, leurs capacités humaines et matérielles leur permettent d’en réaliser 450 000. Et chaque année, le nombre d’appels au 18⁄112 ne cesse d’augmenter… On parle de « crise du secours » : la crainte est de rater un appel urgent, une vie à sauver, face au flux incessant d’appels qui ne concernent pas toujours les pompiers (6 000 appels pour 1 300 interventions/​jour). Demain, le risque majeur est de voir notre système de secours — gratuit, immédiat, et accessible à tous — disparaître, pour laisser place à un système moins performant, ou moins équitable.

La rédac­tion Allo18 —  — Modi­fiée le 21 juillet 2024 à 21 h 53 

L’isolement social fait exploser le système d’urgence des pompiers

Le constat ? Lors d’une inter­ven­tion sur cinq, aucun geste de secours n’est réa­li­sé. Le nombre de situa­tions cor­res­pon­dant à des détresses vitales, ce pour quoi sont for­més les pom­piers, reste quant à lui stable. Pour affi­ner la pro­blé­ma­tique, la BSPP et (IM)PROVE, cabi­net spé­cia­li­sé dans la mesure d’impact, ont for­ma­li­sé un sys­tème offi­ciel de caté­go­ri­sa­tion des signa­le­ments pour l’ensemble des casernes de la BSPP. Cette caté­go­ri­sa­tion a per­mis d’identifier que 70 % de ces inter­ven­tions relèvent de “l’assistanat” indi­quant que la requête aurait pu être trai­tée par un proche ou un voisin !

Le motif ? Les Pom­piers de Paris ont obser­vé que les pro­blé­ma­tiques liées à ces inter­ven­tions appe­lées « non urgentes », se situaient hors de leur cadre d’action, car il ne s’agissait pas d’accidents de vie mais de pro­blé­ma­tiques socié­tales qu’ils ne pou­vaient pas empêcher.

Les pre­miers élé­ments de l’étude quant aux inter­ven­tions à carac­tère sociale réa­li­sées par les pom­piers, ont révé­lé des situa­tions médi­co-sociales très dégra­dées, liant fra­gi­li­té et iso­le­ment ou soli­tude, pour les­quelles le pom­pier n’est pas for­mé et le trans­port à l’hôpital rare­ment la bonne réponse. Mais les cas qui consti­tuent peut-être la plus grande pro­blé­ma­tique, par­fois appe­lés « appels abu­sifs », étaient ceux pour les­quels l’action des pom­piers aurait pu sim­ple­ment être rem­pla­cée par celle d’un proche ou d’un voisin.

ethique du SPP

Une solution : les entrepreneurs sociaux, acteur du vivre ensemble

Et si la crise du secours était en fait une crise de la soli­da­ri­té locale et du lien social ? Et si, au lieu d’appeler les pom­piers, les habi­tants pou­vaient sol­li­ci­ter leur voi­si­nage ou des asso­cia­tions locales en cas de pro­blèmes du quotidien ?

Les Pom­piers de Paris se sont alors deman­dés « com­ment ame­ner les habi­tants à sol­li­ci­ter spon­ta­né­ment leur voi­si­nage en cas de sou­ci du quo­ti­dien » ? De nom­breux acteurs sociaux ont mis des aides en place, mais qui n’agissent pas sur les com­por­te­ments. De plus, adop­ter un com­por­te­ment uni­que­ment en cas d’urgence, indé­pen­dam­ment du quo­ti­dien, n’est pas chose aisée. Or, les pom­piers n’agissent que dans le cadre de situa­tions d’urgence.

Si notre époque est celle de l’isolement et la soli­tude en ville, voire de l’individualisme, les Pom­piers de Paris ont aus­si obser­vé que c’est celle de l’engagement. De nom­breux citoyens expriment la volon­té d’agir à leur échelle pour résoudre des pro­blèmes de socié­té. De nom­breux entre­pre­neurs sociaux agissent alors pour recréer du lien social, en inci­tant les citoyens à se dire bon­jour, à par­ta­ger des moments de convi­via­li­té et des objets, à « aller vers » leur voi­sin, à bien vivre ensemble au quotidien.

La BSPP n’est désor­mais plus seule face à son défi : elle peut enrayer la crise du secours en s’appuyant sur les entre­pre­neurs sociaux. Pour la pre­mière fois de son his­toire, la BSPP décide donc de faire le pari de créer des par­te­na­riats avec ces entre­pre­neurs du Vivre ensemble.

Comment collaborer avec des entrepreneurs sociaux quand on est une institution publique et militaire ?

La BSPP s’est fait aider par make­sense, un expert de l’entrepreneuriat social et de la mise en place de pro­jets de col­la­bo­ra­tion inno­vants. Cela leur a per­mis d’identifier tous les entre­pre­neurs sociaux per­ti­nents pour répondre à leurs défis comme La Cloche, Les Amis d’Hu­bert, Entou­rage, Le Social bar, Les Hyper Voi­sins, Next­door et bien d’autres.

make­sense a orga­ni­sé en juillet 2018 un Créa­thon du Vivre ensemble réunis­sant des pom­piers, des citoyens et des entre­pre­neurs sociaux pour co-construire des solu­tions. Une dizaine de solu­tions a été pré­sen­tée au jury com­po­sé notam­ment du géné­ral Jean-Claude GALLET qui s’est impli­qué per­son­nel­le­ment pour sélec­tion­ner les pro­jets à expé­ri­men­ter. Quatre pro­jets ont été rete­nus et accom­pa­gnés par make­sense pen­dant six mois. Après cette phase d’expérimentation, ils sont aujourd’hui prêts à aller plus loin !

Les pro­jets sélec­tion­nés se sont mon­tés en équipe mélan­geant des pom­piers du ter­rain, des pom­piers des fonc­tions sup­ports, des citoyens et/​ou des entre­pre­neurs sociaux. De réels pro­jets de col­la­bo­ra­tion ont pu naître entre les pom­piers et les entre­pre­neurs sociaux. Ils ont été expé­ri­men­tés sur une caserne et éva­lués pour déci­der de leur expan­sion et le for­mat que pren­drait la suite de cette phase de prototypage.

  • L’évolution des for­ma­tions citoyennes, en col­la­bo­ra­tion avec La Cloche

La for­ma­tion « Gestes qui sauvent » des Pom­piers a été revue pour inté­grer les élé­ments de la for­ma­tion « Aller vers » de la Cloche (qui pro­pose une nou­velle approche avec les per­sonnes sans abris). La nou­velle for­ma­tion a été tes­tée sur plus de 150 fran­ci­liens dans la caserne de Sévi­gné avec un impact posi­tif sou­li­gné sur la per­cep­tion des per­sonnes sans abris et com­ment leur venir en aide. Le taux de recom­man­da­tion des for­ma­tions est aujourd’hui de 90%. L’am­bi­tion est désor­mais d’é­tendre cette for­ma­tion « Gestes qui sauvent » nou­velle for­mule au niveau national.

  • Une nou­velle com­mu­ni­ca­tion en col­la­bo­ra­tion avec Nextdoor

En fin 2018, la BSPP a d’abord inno­vé en dis­tri­buant 100,000 flyers lors de la cam­pagne du calen­drier des pom­piers avec 800 pom­piers mobi­li­sés. Le flyer enga­geait les citoyens avec des défis à réa­li­ser pour pro­mou­voir le vivre ensemble. Depuis, les pom­piers tra­vaillent avec Next­door pour s’engager dans une com­mu­ni­ca­tion avec un niveau très local. C’est l’opportunité pour eux d’avoir des échanges très directs avec la popu­la­tion et de dif­fu­ser des mes­sages encou­ra­geant des rela­tions de voisinage.

  • La Bri­gade du Vivre Ensemble en col­la­bo­ra­tion avec la Mai­rie de Paris

La BSPP a créé une bri­gade com­po­sée de ser­vices civiques et de réser­vistes, qui en paral­lèle de leur mis­sion opé­ra­tion­nelle dans les ambu­lances, ont été immer­gé dans le milieu de l’ESS et des dif­fé­rents acteurs du Vivre Ensemble. En six mois (de jan­vier à juin 2019) l’expérimentation a per­mis de sen­si­bi­li­ser plus de 300 citoyens (XIIIe arr.) à la pro­blé­ma­tique ren­con­trée par les pom­piers (sur-sol­li­ci­ta­tion) et de dif­fu­ser lar­ge­ment l’enjeu du vivre-ensemble. Le pro­jet va pou­voir être repris plus lar­ge­ment par la mai­rie de Paris.

Comment évaluer un tel projet ? et quel est l’impact de telles initiatives ?

En conclu­sion, deux fac­teurs clés de suc­cès ont été relevés :

- La néces­si­té de penser/d’agir “local” comme l’affirme un par­te­naire : “C’est l’échelle des rela­tions humaines, au niveau de la cage d’escalier/du quar­tier, qui compte en pre­mier lieu pour la rési­lience sociale”. Les fran­ci­liens eux-mêmes ont pris conscience de la néces­si­té d’agir à leur échelle contre l’isolement social : : “Il faut recréer l’ambiance “vil­lage” au sein de notre ville”, “ins­tau­rer une fra­ter­ni­té de proxi­mi­té” (…) nous disent-ils.

- L’enjeu de l’éducation per­met­tant d’agir de manière pré­ven­tive. Cela doit se concré­ti­ser par une approche “mul­ti-acteurs” en tis­sant par exemple des par­te­na­riats avec les écoles et uni­ver­si­tés, avec les entre­prises, etc.

En 2020, le pro­gramme du Vivre Ensemble de la BSPP s’étend sur le ter­ri­toire pari­sien et ren­force ces actions pour conti­nuer d’agir pour lut­ter contre la sur-sol­li­ci­ta­tion du 18⁄112 à tra­vers des actions péda­go­giques et col­la­bo­ra­tives avec les acteurs locaux enga­gés sur le vivre ensemble : une véri­table dyna­mique de pré­ven­tion sociale à l’échelle du quartier.

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