TEMOIGNAGE — Un pompier au milieu des essais nucléaires

Har­ry Cou­vin —  — Modi­fiée le 6 novembre 2025 à 9 h 49 

Histoire – À 84 ans, Claude Adell est en pleine forme. En 1980, il était chef de centre à Puteaux lorsqu’il s’est porté volontaire pour une opération un peu spéciale à Mururoa en Polynésie française. Sur cet atoll, il a assisté pendant un an aux essais nucléaires français au rythme d’une garde tous les trois jours.

Nous avons ren­con­tré Claude, il y a quelques mois au Foyer du sapeur-pom­pier de Paris, siège de l’ADOSSPP.

« Je m’appelle Claude Adell, Alpha Del­ta Echo Lima, deux fois (ndlr : pré­cise-t-il de sa voix rauque).Je suis né le 28 février 1941 à Tou­louse. J’ai pas­sé ma jeu­nesse à Car­maux, dans le Tarn, une cité minière. À l’époque, si vous ne tra­vailliez pas à la mine, vous ne fai­siez rien. Je me suis donc enga­gé au régi­ment de sapeurs-pom­piers de Paris, que j’ai rejoint le 5 sep­tembre 1960.

J’arrivais avec mes gros sabots à Cham­per­ret, un peu pau­mé, un peu per­du. Les pom­piers m’ont très bien accueilli et ça s’est bien pas­sé. L’instruction a eu lieu à Gre­nelle, 6com­pa­gnie, si je me sou­viens bien. Six mois d’instruction, puisqu’il fal­lait faire 100 jours pleins.

Ensuite, le centre de secours (CS) Auteuil, en fin d’année 61 et début d’année 62, puis le pelo­ton Cham­per­ret, avec un ser­gent célèbre, le ser­gent Jer­kins, répu­té pour ses mous­taches, « une bête ». Fin de pelo­ton, retour au CS Auteuil. Je suis deve­nu capo­ral le 1er novembre 1962.

J’ai été muté à la 28e com­pa­gnie, CS Nan­terre : la zone, la peur de ma vie. Je venais du CS Auteuil, ave­nue Mozart, pour arri­ver à Nan­terre, rue de la Garenne, avec les bidon­villes et le pont de Rouen. Ça jette un froid.

Car­rière à la Brigade

J’ai ser­vi au CS Nan­terre du 1er novembre 1962 jusqu’à fin 67. 

Fin 67, début 68, je suis pas­sé ser­gent, muté à la 6e com­pa­gnie, car, en 67, la Bri­gade s’était éten­due sur toute la petite cou­ronne. J’ai été muté à Rueil, avec des gardes à Saint-Cloud, Sèvres, Garches, Meu­don, Ville‑d’Avray. Les pom­piers com­mu­naux sur place nous fai­saient un peu la « gueule », entre guille­mets, parce qu’on pre­nait leur bou­lot. On n’a pas été très bien accueillis.

Mars 68, retour à la 28e, Nan­terre. Puis, de mars à juin 68, j’étais à Cour­be­voie pour l’instruction. C’était la pre­mière ins­truc­tion d’appelés, jusqu’en sep­tembre 72. Le 1er sep­tembre 72, j’ai été muté à Puteaux, sous-chef de centre jusqu’à 79 – 80. C’est à ce moment que je me suis por­té volon­taire pour aller à Mururoa.

Mis­sion à Mururoa

Début 80, la Bri­gade recher­chait des volon­taires pour le Centre d’essais du Paci­fique (CEP) à Muru­roa. C’était une chose qui m’intéressait. Comme c’était la pre­mière fois, je vou­lais lais­ser mon empreinte. J’ai été choi­si pour des rai­sons que j’ignore. À l’époque, j’étais titu­laire d’un diplôme de direc­teur plon­geur, j’avais mon bre­vet de pré­ven­tion et j’étais moni­teur natio­nal de secou­risme. Peut-être que cela a joué.

Nous sommes par­tis le 5 mai 1980, avec deux hommes : un capo­ral-chef qui s’appelait Galernes et un capo­ral qui s’appelait Prud’homme. Nous par­tions pour ce que j’appellerai l’aventure polynésienne.

Nous avons débar­qué à l’aéroport de Papeete, Tahi­ti. Nous avons été reçus par des légion­naires, dont l’adjudant Pau­lette ou Colette, dont je me rap­pelle (presque) le nom parce que c’était le pre­mier légion­naire qui a posé le pied sur le sol de Kol­we­zi. Nous avons été bien reçus à l’aéroport, selon la cou­tume, avec un col­lier de fleurs de tia­ré (il faut pro­non­cer toutes les syl­labes). La fleur de tia­ré vous « empoi­sonne » en fait, parce que c’est très dur à res­pi­rer, mais bon, c’est agréable.

Après une jour­née à Tahi­ti, nous avons pris un avion, une Cara­velle pour Muru­roa. Il devait y avoir trois, quatre heures de vol, je pense.

Sur l’atoll

Arri­vée à Muru­roa. Le caser­ne­ment pour sous-offi­ciers est en chambre indi­vi­duelle et dor­toir pour les hommes du rang. Le site s’étendait sur une lar­geur de 400 mètres et une lon­gueur de 2 km, depuis le nord jusqu’au sud. On se dépla­çait en Solex, à pied ou en Méha­ri. En tant que chef de sec­tion, j’avais droit à mon Solex.

J’ai reçu les ser­gents, j’ai reçu les légion­naires, et, avec le capo­ral-chef et le capo­ral, nous avons for­mé des équipes. Nous avons déci­dé d’établir un ser­vice de garde, réserve et repos. Nous nous sommes aper­çus que le repos, chez les légion­naires, ça n’existe pas. Un légion­naire n’est jamais de repos. Donc, ils étaient de garde dite « per­ma­nence, deuxième jour ». Nous fai­sions quelques séances d’instruction, un minimum. 

Sur place, à l’en­droit pré­vu pour la caserne, il y avait juste un sol en béton anti­sis­mique, et un four­gon mixte avec deux caisses de maté­riel, des haches et des extincteurs.

L’ossature métal­lique pour la « caserne » est arri­vée en juillet-août. Pen­dant deux jours, nous n’avons rien fait. Le colo­nel m’a convo­qué pour me deman­der pour­quoi je ne mon­tais pas l’ossature métal­lique. Il était per­sua­dé qu’en étant du génie, j’étais pas­sé par l’école du génie et que je savais donc construire. Je lui ai expli­qué que j’avais com­men­cé sapeur, que j’étais mon­té avec le rang, et que je ne savais pas construire. Il m’a donc alloué un ser­gent-chef espa­gnol, qui s’est occu­pé de la construc­tion de la caserne. Pour « l’inauguration », nous avons fait un feu avec une cabane en feuilles de coco­tiers séchées en pré­sence de l’amiral Lien­hart. Tout se passe bien.

Les tirs et la sécurité

Pour les tirs, on rece­vait une séance d’information pour nous expli­quer ce qui se pas­sait. La « bombe » fai­sait un trou suf­fi­sam­ment grand pour y mettre la cathé­drale Notre-Dame de Paris. Mais, avec la tem­pé­ra­ture, c’est immé­dia­te­ment cris­tal­li­sé, donc il n’y a pas de fuites de radio­ac­ti­vi­té, car tout le monde en a peur. C’est pour ça que per­sonne ne se bai­gnait dans le lagon.

Les tirs dans la par­tie ter­restre ont eu lieu jusqu’à fin 80, début 81, puis il y a eu des tirs off­shore dans le lagon. Avant le tir, tous le per­son­nel se réunis­sait sur des pla­te­formes qui avaient été mon­tées pour évi­ter un éven­tuel tsunami.

Les tirs dans le lagon se fai­sait à une pro­fon­deur de 54 mètres, je crois, au fond d’un puits foré, sui­vant la charge à 100 mètres, ou 200 mètres. Mais, on n’était pas tel­le­ment au cou­rant. Toutes les auto­ri­tés se réunis­saient dans le PC, appe­lé PC GOEM. La pla­te­forme trem­blait et on voyait, à envi­ron 1 km, 1,5 km, un gey­ser d’eau sor­tir. C’est tou­jours impres­sion­nant. Fina­le­ment, c’est tout l’atoll qui bouge. On n’est pas tran­quille pen­dant au moins 3, 4, 5 minutes. Puis, tout se calme. Fin de tir.

À l’époque, tous les tirs étaient sui­vis d’une dégus­ta­tion de lan­gouste. On ne man­geait que des lan­goustes qui pul­lu­laient dans le lagon. Après le tir, rien de par­ti­cu­lier ; cela concer­nait sur­tout les gens du CEA, puisqu’il y avait une sec­tion pom­pier au Com­mis­sa­riat à l’énergie atomique.

Pour nous, c’était la per­ma­nence : mon­ter les gardes de 24 heures dans un abri anti­ato­mique avec un télé­phone et un homme en per­ma­nence. On avait inven­té le numé­ro, le 18, comme par hasard. Il n’a jamais son­né. Je n’ai pas fait d’intervention en un an.

Les pre­miers essais nucléaires fran­çais en Poly­né­sie en 1966.

Com­mu­ni­ca­tion et congé

Je com­mu­ni­quais avec mon épouse par cour­rier, en lui envoyant une lettre tous les jours. J’ai retrou­vé 365 lettres à mon retour. Elle m’écrivait au Sec­teur pos­tal 91608. En cas d’urgence, on pou­vait appe­ler par télé­phone, mais il fal­lait se rendre à Tahi­ti, donc il valait mieux ne pas avoir d’urgences. Per­son­nel­le­ment, tout s’est fait par courrier.

Je suis arri­vé sur l’atoll au mois de mai. Ma pre­mière per­mis­sion, entre guille­mets, puisqu’à l’époque on par­lait « d’aération », a eu lieu à Tahi­ti au mois de novembre. J’ai été blo­qué 15 jours à Tahi­ti à cause d’une tem­pête tro­pi­cale, on ne pou­vait pas ren­trer sur l’atoll. C’était une vie d’« Amé­ri­cain », au camp de Tao­né, réser­vé aux per­son­nels mili­taires des atolls. Tout était gra­tuit au camp. Si on allait dans les hôtels de Tahi­ti, on avait 50 % de réduc­tion pour le per­son­nel des atolls.

Évé­ne­ments sur l’atoll

Décembre 80 : pre­mier Noël avec les légion­naires, concours de crèche. Les hommes avaient fait un aver­tis­seur. Quand on ouvrait la porte, ils avaient enre­gis­tré une bande qui disait : « Vous avez deman­dé les pom­piers, ne quit­tez pas. Vous avez deman­dé les pom­piers, on vous écoute. » Au concours de crèche, on a dû finir 4e ou 5e, ce qui n’était pas si mal.

Après Noël, à la Légion, fin avril, c’est Came­rone. La sec­tion inter­ven­tion incen­die, qui comp­tait du per­son­nel chi­nois dans ses équipes, a mon­té un res­tau­rant chi­nois, menu chi­nois. Ça a duré deux jours et ça a bien fonctionné.

La pro­mo­tion

Le colo­nel m’a convo­qué après Came­rone et m’a dit qu’il allait me nom­mer adju­dant-chef. La demande avait été faite à la Bri­gade. La Bri­gade a dit « OK », mais « hors bud­get Bri­gade ». J’ai donc été nom­mé adju­dant-chef par les légion­naires, hors bud­get Bri­gade. Quand je suis ren­tré à la Bri­gade au mois de mai 81, elle a accep­té ma nomi­na­tion. Je suis par­ti comme adju­dant et je suis reve­nu comme adju­dant-chef. L’avantage d’être adju­dant-chef, c’est que, sur le site, on gagne un peu plus d’argent. C’est tou­jours appréciable.

Retour et décontamination

Pour le retour, vous pas­sez à la décon­ta­mi­na­tion. Le gars qui fait les pas­sages s’amuse avec vous et, quand vous sor­tez de la machine, il vous dit : « Faut refaire un tour. » Donc, là, pas tran­quille. Au deuxième tour, en règle géné­rale, ça se passe bien. Vous êtes tota­le­ment décontaminé.

Faut savoir que, quand vous ren­trez, escale à Los Angeles, vous ne tou­chez pas le sol des États-Unis. Vous des­cen­dez de l’avion [vous pas­sez par un] tun­nel avec tapis, un gros han­gar, iso­lé de l’extérieur. Vous remon­tez dans l’avion, tun­nel avec tapis. Vous ne tou­chez pas le sol amé­ri­cain au sens propre du terme.

Los Angeles, Mont­réal. Mont­réal, Paris Charles de Gaulle.

Fin de l’aventure.


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