INTERVENTION — La course contre le feu au centre de Paris

Renaud Da Sil­va Min­hard —  — Modi­fiée le 11 juin 2026 à 17 h 16 

Retour d’inter – Le lundi 2 mars 2026 à 09 h 57, les secours sont sonnés pour un feu secteur Rousseau. Un feu d’appartement qui va prendre une autre dimension…

En ce lun­di enso­leillé du mois de mars, le quar­tier de Châ­te­let dans le Ier arron­dis­se­ment de Paris s’éveille dou­ce­ment. Dans la cour du centre de secours Rous­seau, la céré­mo­nie des morts au feu laisse place à la pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle. Quoi de mieux qu’une manœuvre pour bien com­men­cer la semaine ? Un moment clé de la jour­née. On se pro­jette et l’on ima­gine les condi­tions dans les­quelles on inter­vient. On déroule de la toile, des lignes guide et on dresse des échelles au prix de quelques gouttes de sueur. Tout ça dans la joie et la bonne humeur.

Au poste de veille opé­ra­tion­nelle (PVO) un ordre de départ pour feu vient de tom­ber. « Fer­mez, démon­tez, rou­lez ! » Le sta­tion­naire fait reten­tir la son­ne­rie du départ nor­mal. Un feu vient de se décla­rer à quelques enca­blures du centre de secours. Direc­tion le 13 rue de Tur­bi­go pour le FPTL et l’EPAN Rous­seau ain­si que pour le FPTL Saint-Hono­ré. Ligne d’attaque en reconnaissance.

« J’arrive sur les lieux en tant que pre­mier engin. La pre­mière vision que j’ai c’est une fenêtre allu­mée au cin­quième. Le bâti­ment fait un angle se com­po­sant du numé­ro 13 et du numé­ro 15. De nom­breuses per­sonnes assistent à la scène au pied de l’immeuble. Je prends un pas de recul et j’ordonne à mes équipes une ligne d’attaque en recon­nais­sance pour recon­naître le numé­ro 13 » explique le ser­gent-chef Joseph Hec­tor, chef de garde du jour à Rous­seau. Deux cages d’escaliers dans l’immeuble. Avec ses équipes, ils empruntent l’une d’elles. Mais la tâche va s’avérer être plus com­plexe que prévu…

Dans l’immeuble, une odeur de fumée est per­cep­tible et rien à signa­ler en cou­rette. Arri­vés avec l’ensemble du maté­riel au 6e étage, le chef et ses équipes ne trouvent aucun signe qui leur met la puce à l’oreille. Ils frappent aux portes. Une per­sonne leur ouvre. Elle leur donne accès à sa fenêtre qui donne sur la rue de Tur­bi­go. Depuis ce point de vue, le chef Hec­tor se rend compte que la confi­gu­ra­tion du bâti­ment a eu rai­son de son appré­cia­tion de la situa­tion. Il se trouve actuel­le­ment à l’autre extré­mi­té de l’étage. Il ordonne donc de rebrous­ser che­min et prendre la deuxième cage d’escalier du numé­ro 13. Un engin-pompe et une camion­nette de réserve à air com­pri­mé sont deman­dés. Arri­vés en haut de la deuxième cage d’escalier… rebe­lote. Aucun signe appa­rent d’incendie. Une nou­velle per­sonne donne accès à son loge­ment. Un écha­fau­dage se dresse devant la fenêtre. Le chef grimpe des­sus pour mieux appré­cier la situa­tion. Tou­jours rien. « Je désen­gage tout le monde et on retourne rue de Tur­bi­go face à l’immeuble, confie le chef Hec­tor. Je prends un nou­veau pas de recul pour trou­ver où se situe l’appartement tou­jours embra­sé. Sans ren­sei­gne­ments com­plé­men­taires de la part du voi­si­nage et au vu de la confi­gu­ra­tion bâti­men­taire, je me dis que c’est impos­sible que le feu soit au numé­ro 15. Je décide tout de même de le recon­naître. Arri­vés au 6e étage, on loca­lise le sinistre dans un appartement. »

Point d’attaque ici. Au centre de secours Rous­seau, le capi­taine Mat­thieu Qué­nan, offi­cier de garde com­pa­gnie (OGC), veille sur les ondes. Il per­çoit les efforts pro­duits sur place au son de la voix de son chef de garde. Il se rend sur les lieux : « Quand j’arrive à 10 h 25, il y a énor­mé­ment de monde dans la rue. Je me dis que le chef Hec­tor a for­cé­ment ren­con­tré des dif­fi­cul­tés. Les comptes ren­dus des recon­nais­sances tombent au fur et à mesure. Le feu se pro­page en toi­ture. Je prends donc le com­man­de­ment des opé­ra­tions de secours (COS) à 10 h 53 et demande un groupe habi­ta­tion ». La machine est lan­cée. En atten­dant l’arrivée des moyens, le capi­taine pour­suit ses recon­nais­sances. Il doit à son tour se fami­lia­ri­ser avec la confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière de cet ensemble bâti­men­taire. Sa crainte est que le feu se pro­page aux immeubles adja­cents. Si c’est le cas, il n’aura plus à faire à un feu de bâti­ment, mais à un feu d’îlot. Ce qui change com­plè­te­ment la donne. « Les points hauts mis en place avec les moyens élé­va­teurs aériens per­mettent de voir que la situa­tion a rapi­de­ment bas­cu­lé en notre défa­veur. En quelques minutes la fumée a gagné de plus en plus de ter­rain. On court après le feu. Il y a énor­mé­ment de fumée qui vient de divers endroits, mais on ne voit pas le feu. C’est assez per­tur­bant », explique le capi­taine Qué­nan. Il demande quatre engins-pompes sup­plé­men­taires, dont un dipha­sique ain­si que deux bras élé­va­teurs aériens.

L’OSG se pré­sente. Le lieu­te­nant-colo­nel Nico­las Belain, chef du bureau opé­ra­tion ins­truc­tion du 2e grou­pe­ment d’incendie et de secours, est l’officier supé­rieur de garde ce jour-là. Il se rend sur les lieux au vu de la tour­nure des évé­ne­ments. Sur le tra­jet, il croise les infor­ma­tions qui cir­culent sur les canaux tac­tiques avec celles qu’il récolte sur les plans. Les feux de toi­tures peuvent se pro­pa­ger à vitesse grand V. Il est bon d’avoir un coup d’avance. « À mon arri­vée j’intègre le dis­po­si­tif et je fais un point sur la situa­tion avec l’OGC et le conseiller tech­nique RSMU, explique le lieu­te­nant-colo­nel Belain. Nous trou­vons un point haut qui nous per­met d’avoir une vue d’ensemble. Le feu conti­nue de cou­rir, on a besoin de reprendre l’ascendant. Il faut mener des opé­ra­tions impor­tantes de trouées, de lignes d’arrêt et de dégar­nis­sage. Cela va durer. Je prends donc le COS à 12 h 06. » La toi­ture est poten­tiel­le­ment non recou­pée et s’intègre sur plu­sieurs bâti­ments. Ce qui favo­rise le pas­sage du feu. La déci­sion est prise « d’accepter de perdre » la toi­ture qui va du numé­ro 13 au numé­ro 15. Deux lignes d’arrêts sont donc mises en place aux extré­mi­tés pour stop­per le feu.

Être et durer. Huit lances dont deux dipha­siques et une sur moyen élé­va­teur sont éta­blies. Les deux lances dipha­siques sont posi­tion­nées sur une ligne d’arrêt cha­cune. « Il s’agit main­te­nant de prendre en compte les nom­breux enjeux, pour­suit le lieu­te­nant-colo­nel Belain. Tout d’abord, la sécu­ri­té des per­sonnes enga­gées et des per­sonnes aux alen­tours. Une struc­ture comme celle-ci peut en par­tie se fra­gi­li­ser, voire tota­le­ment s’effondrer. » Ensuite, vient la pro­tec­tion des biens. « Il faut inter­ve­nir intel­li­gem­ment de façon à sau­ve­gar­der un maxi­mum l’environnement des per­sonnes sinis­trées. En ça, la lance dipha­sique per­met de limi­ter les sur­plus d’eau. Enfin, pour toute inter­ven­tion qui s’inscrit dans la durée, un axe logis­tique est pri­mor­dial. Il per­met d’acheminer du maté­riel néces­saire à la remise en condi­tion du personnel. »

Treize. C’est le nombre d’heures qu’il aura fal­lu aux secours pour venir à bout du sinistre qui s’étend sur 800 m² de toi­ture. Treize heures durant les­quelles les équipes ont sans relâche exé­cu­té les dif­fé­rentes mis­sions reçues jusqu’au bout, comme l’explique le capo­ral-chef Mat­thieu Imbert, chef d’équipe au four­gon de Rous­seau : « Les 30 pre­mières minutes de recon­nais­sance étaient très phy­siques à cause des dif­fi­cul­tés d’accès au sinistre. Ce sont de longues jour­nées durant les­quelles on fait de nom­breuses mis­sions. Ça fait par­tie du tra­vail. Ça per­met d’acquérir de l’expérience. Les relèves per­mettent de se régé­né­rer. Je ne cache pas que les pâtes car­bos ont fait leur effet ».

Un feu d’appartement de 80 m2 qui se trans­forme en feu de toi­ture de 800 m2 durant lequel aucun bles­sé n’est à déplo­rer. Une forme de vic­toire. De plus, la satis­fac­tion est accen­tuée du fait d’avoir pu pré­ser­ver au maxi­mum les biens des per­sonnes sinis­trées. À l’heure du bilan, l’enseignement que l’on peut tirer est que face au feu, il faut res­ter humble. La dis­ci­pline, la rigueur et l’abnégation per­mettent en toute cir­cons­tance de domp­ter cet enne­mi imprévisible.

PHOTOS : 1CL Urvan Carbonnier


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