Histoire – Face à une situation d’urgence absolue, une unité militaire peut rapidement se retrouver en rupture de capacités. Quel est le protocole standard lorsque tous les moyens opérationnels sont engagés ? Entre planification stratégique, identification des unités d’appui et déploiement tactique, découvrez comment les forces de l’ordre et de défense gèrent la montée en puissance de leurs effectifs sur le terrain.
Mais que devient la situation lorsque l’ampleur croissante des évènements ou bien la coïncidence avec d’autres opérations ne permet pas de recourir aux renforts planifiés, car tous engagés par ailleurs ? Autrement dit, comment faire face quand on se trouve devant l’imprévu, l’impensé, le non planifié, bref devant le vertige de l’inconnu ? C’est exactement la situation qu’a dû affronter la brigade de sapeurs-pompiers de Paris lors des violences urbaines de 2005. Une série d’émeutes dans la banlieue de Paris qui a sans doute été l’une des plus importantes qu’a connue la France au cours des décennies passées, par sa violence et sa durée. Confronté à un nombre extraordinaire d’interventions et à la mobilisation totale de ses moyens, le commandement de la Brigade a dû rechercher des solutions de renforts sans précédent — et non sans risques — et en a tiré d’importantes leçons pour l’avenir1. Elles ont notamment servi à la bonne prise en compte d’émeutes plus récentes, comme celles de 2023, consécutives au décès de Nahel Merzouk le 27 juin à Nanterre (92).
LES VIOLENCES URBAINES DE 2005 /LE DÉROULÉ DES ÉVÈNEMENTS
Si les premiers troubles urbains sont intervenus sporadiquement dans les années 90, c’est en 2001 que les sapeurs-pompiers de Paris ont été confrontés pour la première fois à des affrontements violents dans le secteur d’Aulnay-sous-Bois en Seine – Saint-Denis. Les émeutes de 2005 constituent une sorte de paroxysme inégalé. Nées dans la banlieue nord de Paris, elles s’étendent rapidement à l’ensemble du territoire national. Trois semaines d’émeutes : ces violences urbaines de l’automne 2005 s’étendent en effet du 27 octobre au 17 novembre 2005. Une durée considérable et demeurée unique à ce jour2.
Rappelons l’enchaînement des faits : le 27 octobre 2005 vers 18 h, un appel téléphonique au commissariat de Clichy-sous-Bois (93) informe d’un vol commis par des jeunes sur un chantier. Un équipage de police intervient. Les jeunes prennent la fuite. Trois d’entre eux se réfugient dans un transformateur électrique, pensant échapper à la police. Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) meurent électrocutés. Le troisième est grièvement brûlé. L’enquête prouvera plus tard que l’auteur du coup de téléphone avait donné de faux renseignements. Les jeunes gens n’étaient coupables de rien.
Les sapeurs-pompiers reçoivent l’appel à 18 h 44. L’adresse est inexacte. Le transformateur est à 500 mètres du lieu indiqué. L’intervention débute donc à 19 h 08 et se termine à 20 h 51, après constatation des décès.
Dans les heures qui suivent, la nouvelle de la mort des deux adolescents se répand comme une traînée de poudre. C’est le début de l’émeute à Clichy-sous-Bois. 23 véhicules sont incendiés. À 23 h 25, le déclenchement du plan « Troubles urbains », niveau rouge, est demandé. Dans les jours qui suivent, les affrontements s’étendent à l’ensemble de la Seine – Saint-Denis.
Du 2 au 8 novembre : le paroxysme. La situation dégénère à compter du 2 novembre. Un garage est incendié à Aulnay-sous-Bois et un gymnase au Blanc-Mesnil. Plus de 600 feux de voitures sont décomptés. Des commissariats sont attaqués. Dans la nuit du 2 au 3, un car de CRS est touché par un tir d’arme lourde à Clichy-sous-Bois.
À compter du 3 novembre, les émeutes s’étendent à travers le territoire. Des incidents sérieux se produisent dans les Bouches-du-Rhône, en Seine-Maritime et en Côte‑d’Or. Un premier mort est signalé à Besançon. Les grands incendies se multiplient en Seine-Saint-Denis. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, 897 véhicules sont incendiés.
Les incidents prennent de l’ampleur dans les départements de la grande couronne : notamment à Gonesse (Val‑d’Oise), Poissy (Yvelines), Grigny, Vigneux, Savigny (Essonne) et dans plusieurs communes de Seine-et-Marne, des éléments importants qui vont peser sur la suite.
Le pic de violence survient dans les cinq nuits du 3 au 7 novembre. Pour la première fois, les violences sont plus importantes en province qu’en Île-de-France : le Nord, Lyon et Toulouse font face à de sérieux troubles. 1 408 véhicules sont brûlés, 35 policiers sont blessés et il y a de nombreuses interpellations. En région parisienne, les grands feux se multiplient.
Certains de ces feux suscitent le doute. Il est certain que les émeutiers s’attaquent aux bâtiments représentant les pouvoirs publics : écoles, gymnases, commissariats. Mais pour les autres feux, il y a une suspicion de fraude à l’assurance.
Le gouvernement réagit fermement. Un couvre-feu est instauré. Le 8 novembre, l’état d’urgence est décrété avec effet à minuit le 9 novembre. Cet état d’urgence s’applique à l’Île-de-France et à 25 départements. Des gendarmes et policiers supplémentaires sont mobilisés. Les statistiques des incidents ne sont plus communiquées aux médias pour éviter les effets d’entraînement.
Du 9 au 17 novembre : retour au calme. L’intensité des violences diminue progressivement. De nombreuses villes moyennes sont encore touchées, telles que Carpentras ou Romans. Près de 2 500 véhicules brûlent encore. Cependant, la météo devient froide et pluvieuse, ce qui a tendance à décourager les émeutiers. Le 17 novembre, la fin de la période de troubles est officiellement annoncée et l’état d’urgence, limité à 12 jours avant la saisine obligatoire du Parlement, n’est pas prorogé.
L’ENGAGEMENT INITIAL PLANIFIÉ DE LA BSPP
Répondre aux atteintes aux personnes et aux biens est dans l’ADN de la BSPP, c’est même sa mission principale. Les plans sont prêts, les pompiers et les matériels mobilisables dans des délais très courts. Le plan « Troubles urbains », mis au point en 1996, est immédiatement déclenché dans la zone concernée de la Seine – Saint-Denis, au niveau rouge, le plus élevé. Il est ensuite étendu à l’ensemble de la zone couverte par la BSPP (Paris et les trois départements de la petite couronne).
Ce plan implique plusieurs éléments : le prépositionnement d’engins de lutte contre les incendies à proximité des zones sensibles, la présence d’un détachement de police lors des interventions et une protection policière autour des centres de secours afin de protéger le personnel et les familles vivant dans les casernes.
Tous les sapeurs-pompiers disponibles sont rappelés, en provenance des services et du groupement de formation. Le matériel de réserve est activé. Les officiers et sous-officiers sont logés dans les casernes, ce qui permet une réactivité immédiate. Inversement, la présence des familles sur place peut les mettre en danger en cas d’attaque.
Les sapeurs-pompiers sont, en effet, directement menacés. Les véhicules sont caillassés ainsi que des casernes. Les consignes sur intervention sont strictes : éviter l’arrivée sur intervention avec deux-tons et gyrophare, garder le casque et la visière baissée, ne pas répondre aux provocations, positionner le véhicule en marche arrière et prêt à repartir pour se dégager en cas d’agression. Les feux de poubelle ou de véhicules sans risque de propagation doivent être contournés.
La coopération avec la police est prévue dans un protocole d’accord. Sur demande, les policiers doivent protéger les interventions les plus à risques. Toutefois, l’importance croissante des émeutes mobilisera des forces de police de plus en plus importantes. La protection des interventions deviendra peu à peu sporadique et la demande d’une protection policière des centres de secours où résident les familles s’avérera impossible. Dans les deux centres de secours les plus menacés (Aulnay-sous-Bois et Clichy-sous-Bois), des postes de commandement des polices urbaines et des CRS sont installés à côté de ceux des sapeurs-pompiers et facilitent l’échange d’informations.
D’autres dispositions sont plus empiriques : le Centre opérationnel (CO) remarque rapidement que les violences débutent tous les soirs entre 18 et 21 heures et cessent dans la nuit vers 3 ou 4 heures. L’emploi du temps du personnel de garde est alors modifié. Au lieu du programme intensif d’instruction, de manœuvres et d’entraînement sportif habituellement pratiqué, la consigne est de ralentir et de faire une place au repos jusqu’à la fin de l’après-midi où les hommes se préparent à partir en intervention.
« Après une journée tranquille, à partir de 18 heures, on se préparait à partir au “combat” pour la nuit, témoigne un militaire du rang. Dans les rares cas de retour en caserne, on dormait en gardant la tenue de feu, prêts à bondir pour repartir. »
Les violences se concentrent sur le territoire de la Seine – Saint-Denis, zone de compétence du 1er groupement de la Brigade. Un officier supérieur du CO y est envoyé en mission afin d’aider à la gestion des moyens et, notamment pour faire converger vers la banlieue nord, les moyens de renfort des autres groupements. Enfin, le général Périco, commandant la Brigade, décide de siéger de façon continue au CO pour disposer d’une vue d’ensemble et assurer la relation avec le préfet de police. Il y restera douze jours et décidera chaque après-midi d’une stratégie et d’un « plan de bataille » pour la soirée en répartissant les moyens entre secteurs à risques et secteurs moins touchés. En liaison directe avec le général, le colonel Prieur, son second, sillonne la zone des émeutes et se rend sur les lieux les plus impactés pour les décisions tactiques.
VERS LE POINT CRITIQUE : LES GRANDS FEUX ET L’ÉPUISEMENT DES MOYENS
À compter du 1er novembre, la sollicitation de la Brigade dépasse tout ce qui a pu être envisagé ou planifié. Le nombre d’appels traités au 18, qui est en moyenne de 4 000 appels en temps normal, dépasse les 8 000 entre le 3 et le 6 novembre3. À certains moments, le CO reçoit plus de 20 appels pour feu à la minute. Le nombre d’incendies (petits et gros) passe d’une moyenne de 50⁄60 par jour à plus de 400 pour culminer à 700 feux le 7 novembre4. En deux jours, du 3 au 5 novembre, les interventions mobilisent 1 165 sapeurs et 348 véhicules de secours. 17 véhicules sont caillassés. Tous les moyens sont mobilisés. Pour faire face, le module standard d’envoi des secours sur incendie (dit « départ normal » ou « DN ») est dégradé. Au lieu de deux engins-pompes et une échelle, on passe à un seul engin-pompe et une échelle.
Une grande partie de la Seine – Saint-Denis se trouve plongée dans un brouillard épais, provoqué par d’innombrables feux de poubelles, de véhicules et la destruction de l’éclairage public, caillassé. Les renforts massifs de police se heurtent à des bandes de jeunes dans de nombreux affrontements. Des habitants hagards s’enfuient à travers les rues, dans des nuages de gaz lacrymogènes, pour y échapper.
Quelques semaines plus tard, un sapeur témoignera d’une intervention particulièrement éprouvante dans la nuit du 2 au 3 novembre : « Nous recevons vers minuit une nouvelle destination : la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois. Un lieu réputé sensible. Dans la rue, l’ambiance est surréaliste. Aucun lampadaire ne fonctionne. Tout est en flammes : voitures, poubelles, abribus, etc. Tout à coup, c’est l’assaut. Dans un vacarme d’avertisseurs sonores et de puissants projecteurs, les CRS forcent l’entrée de la cité. Nous suivons, encadrés par des troupes à pied. Nous sommes au centre d’une véritable guérilla urbaine. Nous croisons des familles, pieds nus, des enfants dans les bras. Ils sont simplement vêtus de pyjamas et s’enfuient. Après l’intervention, nouvelle embuscade. Des voitures sont en flammes. Les équipes s’apprêtent à intervenir quand un abribus s’enflamme subitement à leur approche. Des bombes aérosol y sont dissimulées pour piéger les secours ». (ALLO DIX-HUIT, janvier 2006)
L’élément majeur de la période est la multiplication de grands incendies qui mobilisent d’énormes moyens d’extinction : le 1er novembre, un feu de dépôt de moquette à Bondy (74 pompiers engagés et 21 engins-pompes) ; le 2 novembre, un violent feu de garage à Aulnay (136 pompiers engagés et 41 engins-pompes) et un feu de gymnase au Blanc-Mesnil (65 hommes et 21 véhicules).
Le record est atteint dans la soirée du 3 novembre. Ce soir-là, cinq grands incendies simultanés éclatent : un entrepôt de maroquinerie au Blanc-Mesnil (94 pompiers et 26 véhicules), un autre entrepôt de moquette à Aulnay (178 hommes et 47 engins — le record —), un garage municipal à Bagnolet (57 pompiers et 16 engins), un entrepôt de matériaux de construction au Bourget (114 pompiers et 27 engins).
Tous ces incendies concernent des matériels hautement inflammables et à fort pouvoir calorifique, sans compter les risques d’explosion. L’extinction, puis la surveillance de ces feux mobilisent les hommes pour de longues périodes. Déclenché à 00 h 32 le 3 novembre, le feu d’entrepôt de moquette occupera les pompiers jusqu’au 7 novembre après-midi. Le feu du Bourget, attaqué à 02 h 57 le 3 novembre, mobilisera jusqu’au 8 novembre.
Le cinquième feu de la nuit est un incendie d’entrepôt à Saint-Ouen, qui éclate à 4 heures du matin. Il mobilise 85 hommes et 25 engins. Les autres feux ne sont pas encore éteints.
À Saint-Ouen, le colonel commandant le 1er groupement demande des renforts.
« Je ne peux envoyer qu’une échelle en réponse à la demande du 1er groupement, se souvient le général Périco. Au matin, avec mon état-major, nous nous interrogeons pour savoir si nous sommes en haut de la courbe des violences ou si celle-ci va continuer à monter. Et ceci, sans compter l’épuisement des hommes. »
Interrogé, le capitaine Raclot, officier de quart responsable au CO, fait part de ses prévisions issues de calculs mathématiques sur la suite des engagements. Sa réponse au général est brutale : « Mon général, d’ici 48 heures, nous n’aurons plus aucun moyen disponible ! ».
La consommation des moyens matériels et humains est énorme. Elle n’a pas de précédent connu, y compris pendant les périodes de guerre. Par exemple, pour l’intervention record du 3 novembre, il faut mobiliser les moyens de 25 centres de secours différents. À Aulnay, dans la nuit du 3 novembre, les renforts viennent des centres de secours de Boulogne-Billancourt, de Créteil et de Rungis. 428 hommes et 141 véhicules de secours ont été mobilisés pour maîtriser des incendies ayant détruit 21 000 m², sans compter 500 voitures incendiées. Des sapeurs-pompiers sont blessés par des tirs de bombes incendiaires. Le général commandant la Brigade constate alors l’engagement de la totalité des engins, y compris ceux de la réserve et ceux destinés à la formation.
En effet, malgré les rappels de personnel, c’est la disposition des moyens motorisés qui compte : il n’existe pas de pompiers « à pied » en intervention. Ceux-ci n’interviennent que s’ils sont affectés à un engin de secours. L’élément hydraulique est primordial.
Plus d’engins disponibles, plus d’interventions possibles : il faut une pompe et des tuyaux !
Il faut agir. Dans la matinée du 4 novembre, le général décide d’activer une demande de renforts.
LE RECOURS AUX RENFORTS
Selon la procédure, il faut adresser une demande à l’état-major de la Zone de défense de Paris pour activer les conventions d’aide réciproque avec les services d’incendie des départements de la grande couronne. Mais la situation de ces derniers n’est pas meilleure que celle de la Brigade. Certaines nuits, le total respectif des interventions dans le département du Val‑d’Oise et de l’Essonne dépasse celui de la Seine – Saint-Denis. L’aide ne peut venir de ce côté. 60 sapeurs-pompiers seulement sont envoyés par les services d’incendie de la grande couronne.
Alors que faire ?
Pour la première fois depuis 1871 (et la dernière à ce jour), le commandement des sapeurs-pompiers de Paris va faire appel de manière non programmée à des renforts massifs de province. Les deux évènements ne sont évidemment pas comparables, le corps des pompiers parisiens de 1871 ayant souffert d’une grave désorganisation, due successivement au déclenchement de la guerre en août 1870, au siège de Paris et à la Commune.
La Zone de défense en réfère alors au Centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (COGIC) pour une demande au niveau national. La requête soulève des difficultés : les sapeurs-pompiers des grandes métropoles sont mobilisés eux aussi par les violences urbaines. Seuls les départements ruraux peuvent répondre à la demande parisienne. Le dispositif est néanmoins approuvé dans la soirée du 4 novembre. Un dispositif en colonnes de secours va renforcer les sapeurs-pompiers de la Capitale. Il est activé dans la journée du 5 novembre et les sapeurs-pompiers des départements choisis (et volontaires) se préparent au départ.
Quatre colonnes s’ébranlent en direction de Paris dans la nuit du 5 au 6 novembre. Certains départs sont précipités : la sonnerie pour feu retentit dans certaines casernes. Les hommes s’équipent et montent dans les véhicules, persuadés d’aller éteindre un feu à proximité. Ils partent en fait directement vers Paris, sans avoir pu prendre le minimum nécessaire pour un long déplacement, qui va durer cinq jours.
L’effectif de renfort est de 271 hommes (67 par colonne), 44 engins-pompes et 5 échelles. L’inattendu survient avec l’arrivée de 12 camions feux de forêt, destinés à éteindre les incendies dans les Landes, qui s’avéreront pourtant bien adaptés à la situation, compte tenu de leur importante réserve d’eau et de leur lance positionnée en tourelle. À la sortie des autoroutes menant à Paris, les colonnes sont accueillies dans la matinée du 6 novembre par des motards de police et de gendarmerie qui les escortent vers les trois points de regroupement (Ouest, Sud et Nord).
D’où viennent ces colonnes ?
La colonne Ouest est formée de sapeurs en provenance du Loir-et-Cher, du Loiret, du Maine-et-Loire et de la Sarthe. La colonne Sud-Ouest est composée d’hommes en provenance de la Charente, de la Gironde et des Deux-Sèvres. La colonne Sud-Est rassemble des sapeurs de l’Ain, de la Loire et du Rhône. La colonne Est regroupe ceux des Ardennes, de la Marne et de l’Yonne.
Dans la journée du 6 novembre, il faut mettre en place l’interopérabilité des moyens : mixer les équipages pour instruire les renforts du terrain et des procédures Brigade, déterminer les usages communs des moyens radio et les compléments d’armement. L’accueil dans les centres de secours est cordial. La solidarité professionnelle joue à plein, y compris pour les questions matérielles, certains sapeurs de province étant partis sans affaires de toilette. La Brigade fournira brosses à dents et dentifrice. Il faut également les nourrir et les héberger.
La règle est que ces moyens ne peuvent servir de réserves. Ils doivent être utilisés en première intervention, comme ceux de la Brigade. Dès 18 heures le 6 novembre, les colonnes sont donc engagées dans l’une des nuits les plus chaudes de la période. Leurs interventions concernent aussi bien les feux d’automobiles et de poubelles que les feux de bâtiments et le secours à victimes. Leur activité opérationnelle a été forte : plus de 450 interventions.
Le pari est audacieux. Compte tenu de la situation dans la plupart des grandes agglomérations du pays, les pompiers appelés viennent en général de départements ruraux où les violences urbaines n’existent pas. Au cœur des violences des banlieues de la capitale, dans un territoire qui leur est inconnu, ils courent de grands risques. « Arrivé sur place lors d’un feu de parking souterrain, qui exige une certaine technicité, j’interroge une jeune femme sapeur-pompier venue de province, se remémore le colonel Prieur. Elle me dit qu’elle s’est engagée comme volontaire depuis quelques mois et vient d’être admise au service incendie. J’ai salué son courage, mais l’inquiétude m’a saisie à propos des risques qu’elle pouvait courir. » Heureusement, aucun pompier de province n’a été blessé dans la période. Les sapeurs-pompiers provinciaux resteront mobilisés jusqu’au 9 novembre.
Les grands incendies se poursuivent les jours suivants, y compris hors du 93, avec un feu de magasin de meubles à Champigny dans le Val-de-Marne, le 4 novembre (66 pompiers et 18 engins) ou un incendie d’un entrepôt de stockage et de studio cinéma à Asnières dans les Hauts-de-Seine le 6 novembre (129 pompiers et 35 engins).
La plupart de ces grands incendies représentent des challenges importants du fait des matériaux concernés : moquettes, maroquinerie, meubles. Ils sont à combustion lente et dégagent une chaleur intense. Ces grands feux peuvent durer des jours et nécessitent, après l’intervention initiale, le maintien sur place d’une surveillance qui mobilise de nombreux sapeurs. La tension retombe à compter du 7 novembre. Le nombre d’interventions diminue jusqu’au retour à une situation normale à compter du 20 novembre.
LA LEÇON DES ÉVÈNEMENTS
Les statistiques sur le secteur de compétence de la Brigade sont impressionnantes. Du 27 octobre au 20 novembre 2005, on dénombre 5 450 feux (26 % du bilan annuel), 583 feux de bâtiments, 108 interventions médicalisées et 49 véhicules d’intervention endommagés. Par ailleurs, 16 pompiers ont été blessés.
Il est clair désormais que les violences sont appelées à se renouveler. Elles recommenceront d’ailleurs en 2023, pour une durée plus courte, d’une dizaine de jours.
« En quelques nuits d’affrontements, elles excéderont, en violence et en destruction d’équipements publics ou commerciaux, les trois semaines de violences urbaines de 2005 » (rapport de la mission d’information du Sénat sur les émeutes de 2023).
Les réformes menées par la Brigade à la suite de 2005 ont permis une meilleure maîtrise de ces situations exceptionnelles. La plus visible est la refonte complète du Centre Opérationnel, manifestement sous-dimensionné avec une revue des process, des moyens informatiques, un renforcement en moyens humains et surtout avec la reconstruction complète des locaux. Le nouveau Centre Opérationnel est inauguré le 11 novembre 2011 à 11 h 11.
Le moins visible est la coopération avec les services départementaux d’incendie pour rapprocher les règles d’engagement opérationnel, afin que l’aide réciproque, lorsqu’elle survient, s’appuie sur des méthodes similaires.
Enfin, la Brigade s’est dotée d’un outil de prévision et de planification opérationnelle, lui permettant de se préparer à plus long terme à l’évolution des opérations. Et un nouveau plan dit « Plan de réponse en cas de violences urbaines » est entré en vigueur.
Au-delà de ces évolutions indispensables, ce que les protagonistes et les témoins des évènements de 2005 retiendront, c’est la remarquable réactivité des sapeurs-pompiers de Paris, leur forte motivation, leur engagement personnel et une certaine dose d’empirisme et d’adaptation face aux évènements, en complément du strict respect des procédures, qui leur seront bien utiles pour les tourmentes qu’ils auront à affronter après 2005.
1 : Cette expérience a contribué à la réussite des JOP 2024 où l’engagement de près de 1900 sapeurs-pompiers extra-zonaux a permis de renforcer quotidiennement de 300 à 500 sapeurs-pompiers pendant plus de 5 semaines.
2 : Les émeutes de 2023, engendrées par le décès de Nahel Merzouk à Nanterre (92), ont duré une petite semaine (précisément du 27 juin au 3 juillet) c’est-à-dire trois fois moins longtemps.
3 : À titre d’information, lors des émeutes de 2023 engendrées par le décès de Nahel Merzouk à Nanterre : le nombre d’appels au centre opérationnel a culminé à un niveau bien plus important avec 12 302 appels reçus le 29 juin entre 00 h 00 et 02 h 00. Cet épisode constitue le record des capacités de la réponse téléphonique. Le nombre d’appels au centre opérationnel a culminé à 390 appels simultanés le 29 juin à 02 h 00, ce qui est également un record.
4 : Le 29 juin 2023, la BSPP a été confrontée à 1 454 feux en une journée, ce qui serait un record équivalent à un mois d’incendie. Pour arriver à ce résultat, les modalités d’engagement ont été constamment améliorées, tirant en permanence les leçons de l’année 2005.1