AUTOMNE 2005 — La Brigade à l’épreuve des émeutes urbaines

Didier Sapaut —  — Modi­fiée le 10 juin 2026 à 19 h 15 

Histoire – Face à une situation d’urgence absolue, une unité militaire peut rapidement se retrouver en rupture de capacités. Quel est le protocole standard lorsque tous les moyens opérationnels sont engagés ? Entre planification stratégique, identification des unités d’appui et déploiement tactique, découvrez comment les forces de l’ordre et de défense gèrent la montée en puissance de leurs effectifs sur le terrain.

Mais que devient la situa­tion lorsque l’ampleur crois­sante des évè­ne­ments ou bien la coïn­ci­dence avec d’autres opé­ra­tions ne per­met pas de recou­rir aux ren­forts pla­ni­fiés, car tous enga­gés par ailleurs ? Autre­ment dit, com­ment faire face quand on se trouve devant l’imprévu, l’impensé, le non pla­ni­fié, bref devant le ver­tige de l’inconnu ? C’est exac­te­ment la situa­tion qu’a dû affron­ter la bri­gade de sapeurs-pom­piers de Paris lors des vio­lences urbaines de 2005. Une série d’émeutes dans la ban­lieue de Paris qui a sans doute été l’une des plus impor­tantes qu’a connue la France au cours des décen­nies pas­sées, par sa vio­lence et sa durée. Confron­té à un nombre extra­or­di­naire d’interventions et à la mobi­li­sa­tion totale de ses moyens, le com­man­de­ment de la Bri­gade a dû recher­cher des solu­tions de ren­forts sans pré­cé­dent — et non sans risques — et en a tiré d’importantes leçons pour l’avenir1. Elles ont notam­ment ser­vi à la bonne prise en compte d’émeutes plus récentes, comme celles de 2023, consé­cu­tives au décès de Nahel Mer­zouk le 27 juin à Nan­terre (92).

LES VIOLENCES URBAINES DE 2005 /​LE DÉROULÉ DES ÉVÈNEMENTS

Si les pre­miers troubles urbains sont inter­ve­nus spo­ra­di­que­ment dans les années 90, c’est en 2001 que les sapeurs-pom­piers de Paris ont été confron­tés pour la pre­mière fois à des affron­te­ments vio­lents dans le sec­teur d’Aulnay-sous-Bois en Seine – Saint-Denis. Les émeutes de 2005 consti­tuent une sorte de paroxysme inéga­lé. Nées dans la ban­lieue nord de Paris, elles s’étendent rapi­de­ment à l’ensemble du ter­ri­toire natio­nal. Trois semaines d’émeutes : ces vio­lences urbaines de l’automne 2005 s’étendent en effet du 27 octobre au 17 novembre 2005. Une durée consi­dé­rable et demeu­rée unique à ce jour2.

Rap­pe­lons l’enchaînement des faits : le 27 octobre 2005 vers 18 h, un appel télé­pho­nique au com­mis­sa­riat de Cli­chy-sous-Bois (93) informe d’un vol com­mis par des jeunes sur un chan­tier. Un équi­page de police inter­vient. Les jeunes prennent la fuite. Trois d’entre eux se réfu­gient dans un trans­for­ma­teur élec­trique, pen­sant échap­per à la police. Zyed Ben­na (17 ans) et Bou­na Trao­ré (15 ans) meurent élec­tro­cu­tés. Le troi­sième est griè­ve­ment brû­lé. L’enquête prou­ve­ra plus tard que l’auteur du coup de télé­phone avait don­né de faux ren­sei­gne­ments. Les jeunes gens n’étaient cou­pables de rien.

Les sapeurs-pom­piers reçoivent l’appel à 18 h 44. L’adresse est inexacte. Le trans­for­ma­teur est à 500 mètres du lieu indi­qué. L’intervention débute donc à 19 h 08 et se ter­mine à 20 h 51, après consta­ta­tion des décès.

Dans les heures qui suivent, la nou­velle de la mort des deux ado­les­cents se répand comme une traî­née de poudre. C’est le début de l’émeute à Cli­chy-sous-Bois. 23 véhi­cules sont incen­diés. À 23 h 25, le déclen­che­ment du plan « Troubles urbains », niveau rouge, est deman­dé. Dans les jours qui suivent, les affron­te­ments s’étendent à l’ensemble de la Seine – Saint-Denis.

Du 2 au 8 novembre : le paroxysme. La situa­tion dégé­nère à comp­ter du 2 novembre. Un garage est incen­dié à Aul­nay-sous-Bois et un gym­nase au Blanc-Mes­nil. Plus de 600 feux de voi­tures sont décomp­tés. Des com­mis­sa­riats sont atta­qués. Dans la nuit du 2 au 3, un car de CRS est tou­ché par un tir d’arme lourde à Clichy-sous-Bois.

À comp­ter du 3 novembre, les émeutes s’étendent à tra­vers le ter­ri­toire. Des inci­dents sérieux se pro­duisent dans les Bouches-du-Rhône, en Seine-Mari­time et en Côte‑d’Or. Un pre­mier mort est signa­lé à Besan­çon. Les grands incen­dies se mul­ti­plient en Seine-Saint-Denis. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, 897 véhi­cules sont incendiés.

Les inci­dents prennent de l’ampleur dans les dépar­te­ments de la grande cou­ronne : notam­ment à Gonesse (Val‑d’Oise), Pois­sy (Yve­lines), Gri­gny, Vigneux, Savi­gny (Essonne) et dans plu­sieurs com­munes de Seine-et-Marne, des élé­ments impor­tants qui vont peser sur la suite.

Le pic de vio­lence sur­vient dans les cinq nuits du 3 au 7 novembre. Pour la pre­mière fois, les vio­lences sont plus impor­tantes en pro­vince qu’en Île-de-France : le Nord, Lyon et Tou­louse font face à de sérieux troubles. 1 408 véhi­cules sont brû­lés, 35 poli­ciers sont bles­sés et il y a de nom­breuses inter­pel­la­tions. En région pari­sienne, les grands feux se multiplient.

Cer­tains de ces feux sus­citent le doute. Il est cer­tain que les émeu­tiers s’attaquent aux bâti­ments repré­sen­tant les pou­voirs publics : écoles, gym­nases, com­mis­sa­riats. Mais pour les autres feux, il y a une sus­pi­cion de fraude à l’assurance.

Le gou­ver­ne­ment réagit fer­me­ment. Un couvre-feu est ins­tau­ré. Le 8 novembre, l’état d’urgence est décré­té avec effet à minuit le 9 novembre. Cet état d’urgence s’applique à l’Île-de-France et à 25 dépar­te­ments. Des gen­darmes et poli­ciers sup­plé­men­taires sont mobi­li­sés. Les sta­tis­tiques des inci­dents ne sont plus com­mu­ni­quées aux médias pour évi­ter les effets d’entraînement.

Du 9 au 17 novembre : retour au calme. L’intensité des vio­lences dimi­nue pro­gres­si­ve­ment. De nom­breuses villes moyennes sont encore tou­chées, telles que Car­pen­tras ou Romans. Près de 2 500 véhi­cules brûlent encore. Cepen­dant, la météo devient froide et plu­vieuse, ce qui a ten­dance à décou­ra­ger les émeu­tiers. Le 17 novembre, la fin de la période de troubles est offi­ciel­le­ment annon­cée et l’état d’urgence, limi­té à 12 jours avant la sai­sine obli­ga­toire du Par­le­ment, n’est pas prorogé.

L’ENGAGEMENT INITIAL PLANIFIÉ DE LA BSPP

Répondre aux atteintes aux per­sonnes et aux biens est dans l’ADN de la BSPP, c’est même sa mis­sion prin­ci­pale. Les plans sont prêts, les pom­piers et les maté­riels mobi­li­sables dans des délais très courts. Le plan « Troubles urbains », mis au point en 1996, est immé­dia­te­ment déclen­ché dans la zone concer­née de la Seine – Saint-Denis, au niveau rouge, le plus éle­vé. Il est ensuite éten­du à l’ensemble de la zone cou­verte par la BSPP (Paris et les trois dépar­te­ments de la petite couronne).

Ce plan implique plu­sieurs élé­ments : le pré­po­si­tion­ne­ment d’engins de lutte contre les incen­dies à proxi­mi­té des zones sen­sibles, la pré­sence d’un déta­che­ment de police lors des inter­ven­tions et une pro­tec­tion poli­cière autour des centres de secours afin de pro­té­ger le per­son­nel et les familles vivant dans les casernes.

Tous les sapeurs-pom­piers dis­po­nibles sont rap­pe­lés, en pro­ve­nance des ser­vices et du grou­pe­ment de for­ma­tion. Le maté­riel de réserve est acti­vé. Les offi­ciers et sous-offi­ciers sont logés dans les casernes, ce qui per­met une réac­ti­vi­té immé­diate. Inver­se­ment, la pré­sence des familles sur place peut les mettre en dan­ger en cas d’attaque.

Les sapeurs-pom­piers sont, en effet, direc­te­ment mena­cés. Les véhi­cules sont caillas­sés ain­si que des casernes. Les consignes sur inter­ven­tion sont strictes : évi­ter l’arrivée sur inter­ven­tion avec deux-tons et gyro­phare, gar­der le casque et la visière bais­sée, ne pas répondre aux pro­vo­ca­tions, posi­tion­ner le véhi­cule en marche arrière et prêt à repar­tir pour se déga­ger en cas d’agression. Les feux de pou­belle ou de véhi­cules sans risque de pro­pa­ga­tion doivent être contournés.

La coopé­ra­tion avec la police est pré­vue dans un pro­to­cole d’accord. Sur demande, les poli­ciers doivent pro­té­ger les inter­ven­tions les plus à risques. Tou­te­fois, l’importance crois­sante des émeutes mobi­li­se­ra des forces de police de plus en plus impor­tantes. La pro­tec­tion des inter­ven­tions devien­dra peu à peu spo­ra­dique et la demande d’une pro­tec­tion poli­cière des centres de secours où résident les familles s’avérera impos­sible. Dans les deux centres de secours les plus mena­cés (Aul­nay-sous-Bois et Cli­chy-sous-Bois), des postes de com­man­de­ment des polices urbaines et des CRS sont ins­tal­lés à côté de ceux des sapeurs-pom­piers et faci­litent l’échange d’informations.

D’autres dis­po­si­tions sont plus empi­riques : le Centre opé­ra­tion­nel (CO) remarque rapi­de­ment que les vio­lences débutent tous les soirs entre 18 et 21 heures et cessent dans la nuit vers 3 ou 4 heures. L’emploi du temps du per­son­nel de garde est alors modi­fié. Au lieu du pro­gramme inten­sif d’instruction, de manœuvres et d’entraînement spor­tif habi­tuel­le­ment pra­ti­qué, la consigne est de ralen­tir et de faire une place au repos jusqu’à la fin de l’après-midi où les hommes se pré­parent à par­tir en intervention.

« Après une jour­née tran­quille, à par­tir de 18 heures, on se pré­pa­rait à par­tir au “com­bat” pour la nuit, témoigne un mili­taire du rang. Dans les rares cas de retour en caserne, on dor­mait en gar­dant la tenue de feu, prêts à bon­dir pour repartir. »

Les vio­lences se concentrent sur le ter­ri­toire de la Seine – Saint-Denis, zone de com­pé­tence du 1er grou­pe­ment de la Bri­gade. Un offi­cier supé­rieur du CO y est envoyé en mis­sion afin d’aider à la ges­tion des moyens et, notam­ment pour faire conver­ger vers la ban­lieue nord, les moyens de ren­fort des autres grou­pe­ments. Enfin, le géné­ral Péri­co, com­man­dant la Bri­gade, décide de sié­ger de façon conti­nue au CO pour dis­po­ser d’une vue d’ensemble et assu­rer la rela­tion avec le pré­fet de police. Il y res­te­ra douze jours et déci­de­ra chaque après-midi d’une stra­té­gie et d’un « plan de bataille » pour la soi­rée en répar­tis­sant les moyens entre sec­teurs à risques et sec­teurs moins tou­chés. En liai­son directe avec le géné­ral, le colo­nel Prieur, son second, sillonne la zone des émeutes et se rend sur les lieux les plus impac­tés pour les déci­sions tactiques.

VERS LE POINT CRITIQUE : LES GRANDS FEUX ET L’ÉPUISEMENT DES MOYENS

À comp­ter du 1er  novembre, la sol­li­ci­ta­tion de la Bri­gade dépasse tout ce qui a pu être envi­sa­gé ou pla­ni­fié. Le nombre d’appels trai­tés au 18, qui est en moyenne de 4 000 appels en temps nor­mal, dépasse les 8 000 entre le 3 et le 6 novembre3. À cer­tains moments, le CO reçoit plus de 20 appels pour feu à la minute. Le nombre d’incendies (petits et gros) passe d’une moyenne de 5060 par jour à plus de 400 pour culmi­ner à 700 feux le 7 novembre4. En deux jours, du 3 au 5 novembre, les inter­ven­tions mobi­lisent 1 165 sapeurs et 348 véhi­cules de secours. 17 véhi­cules sont caillas­sés. Tous les moyens sont mobi­li­sés. Pour faire face, le module stan­dard d’envoi des secours sur incen­die (dit « départ nor­mal » ou « DN ») est dégra­dé. Au lieu de deux engins-pompes et une échelle, on passe à un seul engin-pompe et une échelle.

Une grande par­tie de la Seine – Saint-Denis se trouve plon­gée dans un brouillard épais, pro­vo­qué par d’innombrables feux de pou­belles, de véhi­cules et la des­truc­tion de l’éclairage public, caillas­sé. Les ren­forts mas­sifs de police se heurtent à des bandes de jeunes dans de nom­breux affron­te­ments. Des habi­tants hagards s’enfuient à tra­vers les rues, dans des nuages de gaz lacry­mo­gènes, pour y échapper.

Quelques semaines plus tard, un sapeur témoi­gne­ra d’une inter­ven­tion par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vante dans la nuit du 2 au 3 novembre : « Nous rece­vons vers minuit une nou­velle des­ti­na­tion : la cité des 3000 à Aul­nay-sous-Bois. Un lieu répu­té sen­sible. Dans la rue, l’ambiance est sur­réa­liste. Aucun lam­pa­daire ne fonc­tionne. Tout est en flammes : voi­tures, pou­belles, abri­bus, etc. Tout à coup, c’est l’assaut. Dans un vacarme d’avertisseurs sonores et de puis­sants pro­jec­teurs, les CRS forcent l’entrée de la cité. Nous sui­vons, enca­drés par des troupes à pied. Nous sommes au centre d’une véri­table gué­rilla urbaine. Nous croi­sons des familles, pieds nus, des enfants dans les bras. Ils sont sim­ple­ment vêtus de pyja­mas et s’enfuient. Après l’intervention, nou­velle embus­cade. Des voi­tures sont en flammes. Les équipes s’apprêtent à inter­ve­nir quand un abri­bus s’enflamme subi­te­ment à leur approche. Des bombes aéro­sol y sont dis­si­mu­lées pour pié­ger les secours ». (ALLO DIX-HUIT, jan­vier 2006)

L’élément majeur de la période est la mul­ti­pli­ca­tion de grands incen­dies qui mobi­lisent d’énormes moyens d’extinction : le 1er novembre, un feu de dépôt de moquette à Bon­dy (74 pom­piers enga­gés et 21 engins-pompes) ; le 2 novembre, un violent feu de garage à Aul­nay (136 pom­piers enga­gés et 41 engins-pompes) et un feu de gym­nase au Blanc-Mes­nil (65 hommes et 21 véhicules).

Le record est atteint dans la soi­rée du 3 novembre. Ce soir-là, cinq grands incen­dies simul­ta­nés éclatent : un entre­pôt de maro­qui­ne­rie au Blanc-Mes­nil (94 pom­piers et 26 véhi­cules), un autre entre­pôt de moquette à Aul­nay (178 hommes et 47 engins — le record —), un garage muni­ci­pal à Bagno­let (57 pom­piers et 16 engins), un entre­pôt de maté­riaux de construc­tion au Bour­get (114 pom­piers et 27 engins).

Tous ces incen­dies concernent des maté­riels hau­te­ment inflam­mables et à fort pou­voir calo­ri­fique, sans comp­ter les risques d’explosion. L’extinction, puis la sur­veillance de ces feux mobi­lisent les hommes pour de longues périodes. Déclen­ché à 00 h 32 le 3 novembre, le feu d’entrepôt de moquette occu­pe­ra les pom­piers jusqu’au 7 novembre après-midi. Le feu du Bour­get, atta­qué à 02 h 57 le 3 novembre, mobi­li­se­ra jusqu’au 8 novembre.

Le cin­quième feu de la nuit est un incen­die d’entrepôt à Saint-Ouen, qui éclate à 4 heures du matin. Il mobi­lise 85 hommes et 25 engins. Les autres feux ne sont pas encore éteints.

À Saint-Ouen, le colo­nel com­man­dant le 1er grou­pe­ment demande des renforts.

« Je ne peux envoyer qu’une échelle en réponse à la demande du 1er grou­pe­ment, se sou­vient le géné­ral Péri­co. Au matin, avec mon état-major, nous nous inter­ro­geons pour savoir si nous sommes en haut de la courbe des vio­lences ou si celle-ci va conti­nuer à mon­ter. Et ceci, sans comp­ter l’épuisement des hommes. »

Inter­ro­gé, le capi­taine Raclot, offi­cier de quart res­pon­sable au CO, fait part de ses pré­vi­sions issues de cal­culs mathé­ma­tiques sur la suite des enga­ge­ments. Sa réponse au géné­ral est bru­tale : « Mon géné­ral, d’ici 48 heures, nous n’aurons plus aucun moyen disponible ! ».

La consom­ma­tion des moyens maté­riels et humains est énorme. Elle n’a pas de pré­cé­dent connu, y com­pris pen­dant les périodes de guerre. Par exemple, pour l’intervention record du 3 novembre, il faut mobi­li­ser les moyens de 25 centres de secours dif­fé­rents. À Aul­nay, dans la nuit du 3 novembre, les ren­forts viennent des centres de secours de Bou­logne-Billan­court, de Cré­teil et de Run­gis. 428 hommes et 141 véhi­cules de secours ont été mobi­li­sés pour maî­tri­ser des incen­dies ayant détruit 21 000 m², sans comp­ter 500 voi­tures incen­diées. Des sapeurs-pom­piers sont bles­sés par des tirs de bombes incen­diaires. Le géné­ral com­man­dant la Bri­gade constate alors l’engagement de la tota­li­té des engins, y com­pris ceux de la réserve et ceux des­ti­nés à la formation.

En effet, mal­gré les rap­pels de per­son­nel, c’est la dis­po­si­tion des moyens moto­ri­sés qui compte : il n’existe pas de pom­piers « à pied » en inter­ven­tion. Ceux-ci n’interviennent que s’ils sont affec­tés à un engin de secours. L’élément hydrau­lique est pri­mor­dial.
Plus d’engins dis­po­nibles, plus d’interventions pos­sibles : il faut une pompe et des tuyaux !

Il faut agir. Dans la mati­née du 4 novembre, le géné­ral décide d’activer une demande de renforts.

LE RECOURS AUX RENFORTS

Selon la pro­cé­dure, il faut adres­ser une demande à l’état-major de la Zone de défense de Paris pour acti­ver les conven­tions d’aide réci­proque avec les ser­vices d’incendie des dépar­te­ments de la grande cou­ronne. Mais la situa­tion de ces der­niers n’est pas meilleure que celle de la Bri­gade. Cer­taines nuits, le total res­pec­tif des inter­ven­tions dans le dépar­te­ment du Val‑d’Oise et de l’Essonne dépasse celui de la Seine – Saint-Denis. L’aide ne peut venir de ce côté. 60 sapeurs-pom­piers seule­ment sont envoyés par les ser­vices d’incendie de la grande couronne.

Alors que faire ?

Pour la pre­mière fois depuis 1871 (et la der­nière à ce jour), le com­man­de­ment des sapeurs-pom­piers de Paris va faire appel de manière non pro­gram­mée à des ren­forts mas­sifs de pro­vince. Les deux évè­ne­ments ne sont évi­dem­ment pas com­pa­rables, le corps des pom­piers pari­siens de 1871 ayant souf­fert d’une grave désor­ga­ni­sa­tion, due suc­ces­si­ve­ment au déclen­che­ment de la guerre en août 1870, au siège de Paris et à la Commune.

La Zone de défense en réfère alors au Centre opé­ra­tion­nel de ges­tion inter­mi­nis­té­rielle des crises (COGIC) pour une demande au niveau natio­nal. La requête sou­lève des dif­fi­cul­tés : les sapeurs-pom­piers des grandes métro­poles sont mobi­li­sés eux aus­si par les vio­lences urbaines. Seuls les dépar­te­ments ruraux peuvent répondre à la demande pari­sienne. Le dis­po­si­tif est néan­moins approu­vé dans la soi­rée du 4 novembre. Un dis­po­si­tif en colonnes de secours va ren­for­cer les sapeurs-pom­piers de la Capi­tale. Il est acti­vé dans la jour­née du 5 novembre et les sapeurs-pom­piers des dépar­te­ments choi­sis (et volon­taires) se pré­parent au départ.

Quatre colonnes s’ébranlent en direc­tion de Paris dans la nuit du 5 au 6 novembre. Cer­tains départs sont pré­ci­pi­tés : la son­ne­rie pour feu reten­tit dans cer­taines casernes. Les hommes s’équipent et montent dans les véhi­cules, per­sua­dés d’aller éteindre un feu à proxi­mi­té. Ils partent en fait direc­te­ment vers Paris, sans avoir pu prendre le mini­mum néces­saire pour un long dépla­ce­ment, qui va durer cinq jours.

L’effectif de ren­fort est de 271 hommes (67 par colonne), 44 engins-pompes et 5 échelles. L’inattendu sur­vient avec l’arrivée de 12 camions feux de forêt, des­ti­nés à éteindre les incen­dies dans les Landes, qui s’avéreront pour­tant bien adap­tés à la situa­tion, compte tenu de leur impor­tante réserve d’eau et de leur lance posi­tion­née en tou­relle. À la sor­tie des auto­routes menant à Paris, les colonnes sont accueillies dans la mati­née du 6 novembre par des motards de police et de gen­dar­me­rie qui les escortent vers les trois points de regrou­pe­ment (Ouest, Sud et Nord).
D’où viennent ces colonnes ?

La colonne Ouest est for­mée de sapeurs en pro­ve­nance du Loir-et-Cher, du Loi­ret, du Maine-et-Loire et de la Sarthe. La colonne Sud-Ouest est com­po­sée d’hommes en pro­ve­nance de la Cha­rente, de la Gironde et des Deux-Sèvres. La colonne Sud-Est ras­semble des sapeurs de l’Ain, de la Loire et du Rhône. La colonne Est regroupe ceux des Ardennes, de la Marne et de l’Yonne.

Dans la jour­née du 6 novembre, il faut mettre en place l’interopérabilité des moyens : mixer les équi­pages pour ins­truire les ren­forts du ter­rain et des pro­cé­dures Bri­gade, déter­mi­ner les usages com­muns des moyens radio et les com­plé­ments d’armement. L’accueil dans les centres de secours est cor­dial. La soli­da­ri­té pro­fes­sion­nelle joue à plein, y com­pris pour les ques­tions maté­rielles, cer­tains sapeurs de pro­vince étant par­tis sans affaires de toi­lette. La Bri­gade four­ni­ra brosses à dents et den­ti­frice. Il faut éga­le­ment les nour­rir et les héberger.

La règle est que ces moyens ne peuvent ser­vir de réserves. Ils doivent être uti­li­sés en pre­mière inter­ven­tion, comme ceux de la Bri­gade. Dès 18 heures le 6 novembre, les colonnes sont donc enga­gées dans l’une des nuits les plus chaudes de la période. Leurs inter­ven­tions concernent aus­si bien les feux d’automobiles et de pou­belles que les feux de bâti­ments et le secours à vic­times. Leur acti­vi­té opé­ra­tion­nelle a été forte : plus de 450 interventions.

Le pari est auda­cieux. Compte tenu de la situa­tion dans la plu­part des grandes agglo­mé­ra­tions du pays, les pom­piers appe­lés viennent en géné­ral de dépar­te­ments ruraux où les vio­lences urbaines n’existent pas. Au cœur des vio­lences des ban­lieues de la capi­tale, dans un ter­ri­toire qui leur est incon­nu, ils courent de grands risques. « Arri­vé sur place lors d’un feu de par­king sou­ter­rain, qui exige une cer­taine tech­ni­ci­té, j’interroge une jeune femme sapeur-pom­pier venue de pro­vince, se remé­more le colo­nel Prieur. Elle me dit qu’elle s’est enga­gée comme volon­taire depuis quelques mois et vient d’être admise au ser­vice incen­die. J’ai salué son cou­rage, mais l’inquiétude m’a sai­sie à pro­pos des risques qu’elle pou­vait cou­rir. » Heu­reu­se­ment, aucun pom­pier de pro­vince n’a été bles­sé dans la période. Les sapeurs-pom­piers pro­vin­ciaux res­te­ront mobi­li­sés jusqu’au 9 novembre.

Les grands incen­dies se pour­suivent les jours sui­vants, y com­pris hors du 93, avec un feu de maga­sin de meubles à Cham­pi­gny dans le Val-de-Marne, le 4 novembre (66 pom­piers et 18 engins) ou un incen­die d’un entre­pôt de sto­ckage et de stu­dio ciné­ma à Asnières dans les Hauts-de-Seine le 6 novembre (129 pom­piers et 35 engins).

La plu­part de ces grands incen­dies repré­sentent des chal­lenges impor­tants du fait des maté­riaux concer­nés : moquettes, maro­qui­ne­rie, meubles. Ils sont à com­bus­tion lente et dégagent une cha­leur intense. Ces grands feux peuvent durer des jours et néces­sitent, après l’intervention ini­tiale, le main­tien sur place d’une sur­veillance qui mobi­lise de nom­breux sapeurs. La ten­sion retombe à comp­ter du 7 novembre. Le nombre d’interventions dimi­nue jusqu’au retour à une situa­tion nor­male à comp­ter du 20 novembre.

LA LEÇON DES ÉVÈNEMENTS

Les sta­tis­tiques sur le sec­teur de com­pé­tence de la Bri­gade sont impres­sion­nantes. Du 27 octobre au 20 novembre 2005, on dénombre 5 450 feux (26 % du bilan annuel), 583 feux de bâti­ments, 108 inter­ven­tions médi­ca­li­sées et 49 véhi­cules d’intervention endom­ma­gés. Par ailleurs, 16 pom­piers ont été blessés.

Il est clair désor­mais que les vio­lences sont appe­lées à se renou­ve­ler. Elles recom­men­ce­ront d’ailleurs en 2023, pour une durée plus courte, d’une dizaine de jours.

« En quelques nuits d’affrontements, elles excé­de­ront, en vio­lence et en des­truc­tion d’équipements publics ou com­mer­ciaux, les trois semaines de vio­lences urbaines de 2005 » (rap­port de la mis­sion d’information du Sénat sur les émeutes de 2023).

Les réformes menées par la Bri­gade à la suite de 2005 ont per­mis une meilleure maî­trise de ces situa­tions excep­tion­nelles. La plus visible est la refonte com­plète du Centre Opé­ra­tion­nel, mani­fes­te­ment sous-dimen­sion­né avec une revue des pro­cess, des moyens infor­ma­tiques, un ren­for­ce­ment en moyens humains et sur­tout avec la recons­truc­tion com­plète des locaux. Le nou­veau Centre Opé­ra­tion­nel est inau­gu­ré le 11 novembre 2011 à 11 h 11.

Le moins visible est la coopé­ra­tion avec les ser­vices dépar­te­men­taux d’incendie pour rap­pro­cher les règles d’engagement opé­ra­tion­nel, afin que l’aide réci­proque, lorsqu’elle sur­vient, s’appuie sur des méthodes similaires.

Enfin, la Bri­gade s’est dotée d’un outil de pré­vi­sion et de pla­ni­fi­ca­tion opé­ra­tion­nelle, lui per­met­tant de se pré­pa­rer à plus long terme à l’évolution des opé­ra­tions. Et un nou­veau plan dit « Plan de réponse en cas de vio­lences urbaines » est entré en vigueur.

Au-delà de ces évo­lu­tions indis­pen­sables, ce que les pro­ta­go­nistes et les témoins des évè­ne­ments de 2005 retien­dront, c’est la remar­quable réac­ti­vi­té des sapeurs-pom­piers de Paris, leur forte moti­va­tion, leur enga­ge­ment per­son­nel et une cer­taine dose d’empirisme et d’adaptation face aux évè­ne­ments, en com­plé­ment du strict res­pect des pro­cé­dures, qui leur seront bien utiles pour les tour­mentes qu’ils auront à affron­ter après 2005.

1 : Cette expé­rience a contri­bué à la réus­site des JOP 2024 où l’engagement de près de 1900 sapeurs-pom­piers extra-zonaux a per­mis de ren­for­cer quo­ti­dien­ne­ment de 300 à 500 sapeurs-pom­piers pen­dant plus de 5 semaines.
2 : Les émeutes de 2023, engen­drées par le décès de Nahel Mer­zouk à Nan­terre (92), ont duré une petite semaine (pré­ci­sé­ment du 27 juin au 3 juillet) c’est-à-dire trois fois moins long­temps.
3 : À titre d’information, lors des émeutes de 2023 engen­drées par le décès de Nahel Mer­zouk à Nan­terre : le nombre d’appels au centre opé­ra­tion­nel a culmi­né à un niveau bien plus impor­tant avec 12 302 appels reçus le 29 juin entre 00 h 00 et 02 h 00. Cet épi­sode consti­tue le record des capa­ci­tés de la réponse télé­pho­nique. Le nombre d’appels au centre opé­ra­tion­nel a culmi­né à 390 appels simul­ta­nés le 29 juin à 02 h 00, ce qui est éga­le­ment un record.
4 : Le 29 juin 2023, la BSPP a été confron­tée à 1 454 feux en une jour­née, ce qui serait un record équi­valent à un mois d’incendie. Pour arri­ver à ce résul­tat, les moda­li­tés d’engagement ont été constam­ment amé­lio­rées, tirant en per­ma­nence les leçons de l’année 2005.1

Photos : BSPP


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