DANS LES MURS — Plongeon dans le bleu Dauphine

Lucie Pier­son— — Modi­fiée le 6 novembre 2026 à 10 h 12 

Histoire– Au cœur du XVIearrondissement de Paris, le centre de secours Dauphine, situé rue Mesnil, intrigue autant par son architecture singulière que par son histoire presque centenaire. Derrière ses allures de bateau, cette caserne atypique abrite près de 90 ans d’engagement au service des Parisiens. Découverte d’un lieu méconnu du patrimoine de la BSPP. Cap sur le bateau Dauphine !

Façade grise et portes de remise d’une cou­leur qui porte désor­mais son nom « bleu Dau­phine », l’architecture sur­prend par sa confi­gu­ra­tion sin­gu­lière. C’est en 1931 que Robert Mal­let Ste­venss’empare du pro­jet de construc­tion. Après la démo­li­tion, à la fin des années 1920, d’un poste de secours situé rue des Réser­voirs (aujourd’hui, rue du Com­man­dant-Schlœ­sing), Il fal­lait réim­plan­ter une caserne. Mal­heu­reu­se­ment, l’état-major de Cham­per­ret étant éga­le­ment en construc­tion 1, place Jules Renard dans le XVIIearron­dis­se­ment, la dis­tance régle­men­taire entre les centres de secours n’était plus res­pec­tée et Dau­phine dut donc chan­ger d’adresse. C’est ain­si que le 8 rue Mes­nil devint son nou­veau lieu de résidence.

Robert Mal­let Ste­vens était, à l’époque, un archi­tecte recon­nu et recon­nais­sable par son style réso­lu­ment moderne. Dans les années 1920, il acquit une cer­taine noto­rié­té grâce à la concep­tion de plu­sieurs hôtels par­ti­cu­liers dans une voie nou­velle qui porte aujourd’hui son nom. Mal­heu­reu­se­ment, la crise de 1929 fra­gi­li­sa son cabi­net, qui pei­nait alors à décro­cher de nou­veaux pro­jets. Mal­let Ste­vens vit dans la construc­tion du centre de secours Dau­phine l’opportunité de redres­ser son navire. Quelques dif­fi­cul­tés retar­dèrent le chan­tier, mais c’est fina­le­ment en 1936 que le bateau sor­tit de terre. Un bateau, car l’architecte vou­lut que sa créa­tion en reprenne les codes esthétiques.

Clas­sé monu­ment his­to­rique. Aujourd’hui, près de 90 ans plus tard, le bâti­ment n’a connu aucune réno­va­tion majeure. Si vous entrez dans une chambre de garde, vous consta­te­rez que les fenêtres sont tou­jours en simple vitrage et ne peuvent être rem­pla­cées. Un pro­blème bud­gé­taire, me deman­de­rez-vous ? Il s’agit plu­tôt d’une contrainte liée à la pré­ser­va­tion du site ! En effet, le centre de secours Dau­phine est un bâti­ment clas­sé, ce qui com­plique consi­dé­ra­ble­ment toute moder­ni­sa­tion. Comme tout bon pom­pier de Paris, les sol­dats du feu de Dau­phine font preuve d’adaptation et d’intelligence de situa­tion pour faire évo­luer leurs locaux dans les limites auto­ri­sées. Les modi­fi­ca­tions ne sont pas impos­sibles, mais elles res­tent sou­mises à validation.

L’adjudant Alexandre Poyeau, sous-chef de centre, nous explique que « le gym­nase n’est fer­mé sur l’extérieur que depuis le début des années 2010. Pen­dant long­temps, seule une cour cou­verte abri­tait cette salle de sport, la pro­té­geant de la pluie, mais non du vent et du froid hiver­nal.» Bien que la robus­tesse du pom­pier de Paris ne soit plus à démon­trer, s’entraîner dans des condi­tions plus confor­tables est aujourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment appré­ciable. Cet incon­fort est vite oublié lorsque l’on découvre l’impressionnante fresque contem­po­raine qui couvre l’un des murs du gym­nase. Elle repré­sente les prin­ci­paux monu­ments du sec­teur pro­té­gés par les pom­piers de Dau­phine. Séduits par la moder­ni­té de cette œuvre, nous pour­sui­vons la visite et nous diri­geons vers les sous-sols du centre de secours. À la des­cente des esca­liers, une impres­sion­nante porte de trois tonnes se dresse devant nous. Der­rière elle se trouve un ancien bun­ker, pen­sé et conçu par Robert Mal­let Stevens.

Une volon­té plu­tôt aty­pique pour une caserne de pom­pier. On peut néan­moins com­prendre ce prag­ma­tisme à la lumière du sou­ve­nir encore vif des bom­bar­de­ments de la Pre­mière Guerre mon­diale (1914 – 1918). L’objectif était, cer­tai­ne­ment, d’offrir aux pre­miers pom­piers de Dau­phine un véri­table abri anti­aé­rien. A‑t-il été uti­li­sé à cet effet durant la Seconde Guerre mon­diale (1939 – 1945) ? L’histoire ne le dit pas. Aujourd’hui, le bun­ker a été réamé­na­gé pour accueillir des casiers de feux.

Vue impre­nable.Sor­tis de cette paren­thèse his­to­rique, nous pour­sui­vons notre visite. Un coup d’œil dans l’indispensable remise des engins où deux véhi­cules de secours et d’assistance aux vic­times (VSAV), un four­gon pompe tonne léger (FPTL), un véhi­cule d’interventions diverses (VID) et un véhi­cule liai­son radio (VLR) attendent impa­tiem­ment de par­tir en inter­ven­tion. De notre côté, après avoir gra­vi sept étages, nous arri­vons sur une petite ter­rasse. L’effort de l’ascension est rapi­de­ment oublié, rem­pla­cé par une vue impre­nable sur la Dame de Fer ! Quoi de plus emblé­ma­tique pour un pom­pier de Paris que d’avoir la tour Eif­fel dans son car­ré des neuf ?

Le centre de secours reste, rap­pe­lons-le, un bâti­ment conçu pour les sapeurs-pom­piers et qui, mal­gré les adap­ta­tions néces­saires au fil du temps, conti­nue plei­ne­ment d’assurer cette mis­sion. Tré­sor de l’art moderne ou bâti­ment vieilli ? Affaire de goûts. Cha­cun voit midi à sa porte… bleue Dau­phine, bien sûr.

Le sec­teur regorge de construc­tions d’exception et le retour d’intervention pour­rait paraître fade en com­pa­rai­son. Pour­tant, c’est en embar­quant sur le bateau Dau­phine que la navi­ga­tion dans le « Paris haut de gamme » devient véri­ta­ble­ment possible.


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