POMPIERS DES ANNÉES 1920 — Pénurie de recrues et discipline de fer dans les casernes du siècle dernier

Damien Gre­nèche —  — Modi­fiée le 19 mars 2026 à 16 h 45 

Histoire – En plein cœur des Années folles, alors que le Paris de Joséphine Baker s’enivre de charleston, les sapeurs-pompiers de Paris font face à un quotidien de fer. Entre engins vétustes et discipline militaire, découvrez l’histoire méconnue de ces soldats du feu qui veillaient sur la Ville Lumière il y a un siècle. 

Paris, dans les années 1920, a des airs de capi­tale moderne. L’électricité gagne du ter­rain, le tra­fic auto­mo­bile explose, la tech­nique avance à grands pas. Et pour­tant, dans les remises, la réa­li­té est tout autre. Les engins du « départ nor­mal » accusent leur âge : four­gons-pompes, por­teurs d’échelle, échelles méca­niques et voi­tures PS, signées Dela­haye, datent tous du début du siècle. Usés, certes, mais main­te­nus en vie par l’acharnement et le talent des méca­ni­ciens. Heu­reu­se­ment, le vent tourne ; le Régi­ment vient de com­man­der quelques machines flam­bant neuves, de « type 92 », his­toire de rajeu­nir le parc1.

Une moder­ni­té en trompe‑l’œil. Mais le « ser­vice » du pom­pier pari­sien ne se résume pas à com­battre les flammes. Loin de là. Les mis­sions s’empilent : sau­ve­tages en tout genre, déblaie­ments, per­ma­nence des postes, sur­veillance des théâtres, ser­vice télé­pho­nique… Sans oublier l’entretien du maté­riel, des casernes et des 7 981 bouches d’incendie et 546 aver­tis­seurs dis­sé­mi­nés dans la capi­tale. Une chose, en revanche, ne fait pas par­tie du tableau : le secou­risme médi­cal. Ce n’est tout sim­ple­ment pas dans les attri­bu­tions des pom­piers de cette époque. En 1926, le Régi­ment reste orga­ni­sé en deux bataillons (nord et sud), répar­tis en 12 com­pa­gnies2 et en 24 centres de secours selon le « sys­tème Krebs » qui orga­nise la cou­ver­ture opé­ra­tion­nelle. Une méca­nique bien hui­lée… en théorie.

Une crise des effec­tifs ? Le RSPP, c’est avant tout une affaire de jeunes pro­vin­ciaux. Ils repré­sentent 76 % de la troupe. Si le bas­sin pari­sien four­nit envi­ron un quart des recrues, les dépar­te­ments du nord-est mar­qués par la guerre et la recon­ver­sion indus­trielle livrent un pom­pier sur cinq. Les Corses aus­si sont nom­breux, fuyant la misère insu­laire. En revanche, les hommes du sud de la Loire sont qua­si absents. Ces flux migra­toires s’expliquent faci­le­ment par l’exode rural, les usines détruites et les éco­no­mies locales en crise. Pour ces jeunes gens, s’engager chez les pom­piers pari­siens, c’est la pro­messe d’un salaire régu­lier, d’une place dans la socié­té… et peut-être d’une cer­taine gloire, celle du pom­pier de Paris.

La troupe com­prend des ren­ga­gés, des enga­gés volon­taires et des appe­lés du ser­vice mili­taire. Les sous-offi­ciers sont tous d’anciens pom­piers mon­tés par le rang. Les offi­ciers, eux, viennent majo­ri­tai­re­ment des écoles mili­taires de Saint-Cyr et de Saint-Maixent (Infan­te­rie).

Mais leur appar­te­nance à l’armée les condamne à une mobi­li­té frus­trante, pas­sant d’un régi­ment à l’autre. En novembre, des conseillers pari­siens ont d’ailleurs ten­té de convaincre le ministre de la Guerre de mettre fin à cette valse inces­sante. Car le pro­blème est sérieux. Sur 52 offi­ciers pré­vus, seuls 45 sont pré­sents, et 39 seule­ment occupent réel­le­ment leur poste (les autres étant en per­mis­sion, malades ou déta­chés). De plus en plus de voix s’élèvent pour récla­mer une spé­cia­li­sa­tion des offi­ciers et un accès direct à l’épaulette pour les sous-offi­ciers les plus méri­tants. Côté salaires, on ne roule pas sur l’or, mais la paie tombe régu­liè­re­ment. Un sapeur débu­tant touche 240 francs (envi­ron 150 € d’aujourd’hui), puis 390 francs la deuxième année et jusqu’à 600 francs la qua­trième ; un capo­ral entre 270 francs et 650 francs ; un ser­gent entre 600 francs et 800 francs selon l’ancienneté. À ces mon­tants s’ajoutent des primes, la pro­messe d’« emplois réser­vés » après la libé­ra­tion (fac­teur, poli­cier…) et une pen­sion de retraite. Pour fidé­li­ser les troupes, la Ville de Paris a même déblo­qué 5 mil­lions de francs entre 1924 et 1927 pour rele­ver les soldes.

Mais l’argent ne fait pas tout. La dis­ci­pline mili­taire est rude, le ser­vice érein­tant, les moments de liber­té rares. Le régime de garde est épui­sant avec trois jours pour un jour de repos. Résul­tat, en 1926, les enga­ge­ments volon­taires chutent (603 contre 816 l’année pré­cé­dente) tan­dis que le recours aux appe­lés bon­dit (616 au lieu de 476)… pour com­pen­ser. Cette modi­fi­ca­tion de la struc­ture fra­gi­lise l’expérience opé­ra­tion­nelle, car cette géné­ra­tion d’après-guerre aspire à autre chose comme les loi­sirs, les dépla­ce­ments avec plus d’autonomie. Res­ter enfer­mé dans une caserne ne séduit plus.

« Ils vivaient dans l’attente de quelques heures de liber­té qu’ils goû­taient tous les huit jours en temps ordi­naire et le plus sou­vent tous les dix jours ».

Le com­bat du colo­nel Pou­de­roux. Face à la méfiance poli­tique, aux coupes bud­gé­taires et aux appels à la « civi­lia­ni­sa­tion », le colo­nel Paul Pou­de­roux prend la plume pour défendre le modèle mili­taire du Corps. Cet offi­cier de car­rière a occu­pé plu­sieurs fonc­tions de com­man­de­ment au sein du Régi­ment, de 1899 à 1914. Quinze années qui lui ont per­mis d’acquérir une vision glo­bale de la vie en com­pa­gnie, des exi­gences du ter­rain et du tour­ment des hommes. « J’ai retrou­vé un Régi­ment intact, abat­tu, décou­ra­gé, mais iden­tique à lui-même dans un monde bou­le­ver­sé », écrit-il. Dans une étude appro­fon­die, il dévoile les maux, conteste les vel­léi­tés et dénonce les manœuvres visant à affai­blir le RSPP, à rogner son bud­get, à le détruire plu­tôt qu’à le réor­ga­ni­ser. Le 22 mai, il crée la com­mis­sion des amé­lio­ra­tions, avec « la ferme réso­lu­tion d’améliorer le ser­vice, de le faci­li­ter et de le simplifier ».

Pou­de­roux défend l’idée que la dis­ci­pline, la for­ma­tion et l’organisation mili­taire sont les garantes de l’efficacité opé­ra­tion­nelle… mais aus­si la plus éco­no­mique. Sa démons­tra­tion est impla­cable. Pour tenir la garde jour­na­lière (1 060 hommes en ser­vice) et absor­ber les per­mis­sion­naires, conva­les­cents, recrues inem­ployables et ser­vices annexes, il faut un effec­tif théo­rique mini­mum de 1 890 hommes. Or en 1926, l’effectif réel n’a jamais dépas­sé 1 690. Ce défi­cit struc­tu­rel explique l’épuisement chro­nique de la troupe. Les registres du ser­vice de san­té en témoignent : affec­tions res­pi­ra­toires, contu­sions, entorses, frac­tures, brû­lures3 … La fatigue s’accumule, les condi­tions de vie se dégradent, la cohé­sion s’estompe, les ren­ga­ge­ments diminuent.

Le feu ne dort jamais. Mal­gré le maté­riel vieillis­sant, la pres­sion sociale, les menaces bud­gé­taires et la fatigue accu­mu­lée, le ser­vice tient. En 1926, la moder­ni­té ne réside pas seule­ment
dans les machines, mais aus­si dans le regard por­té sur ces jeunes hommes qui font vivre le RSPP. Cette jeu­nesse pro­vin­ciale, épui­sée, mais déter­mi­née, assure la per­ma­nence coûte que coûte. La juvé­ni­li­té des effec­tifs garan­tit obéis­sance, résis­tance phy­sique et conti­nui­té du ser­vice. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1926, les pom­piers de Paris inter­viennent sur 2 342 incen­dies (sans comp­ter les 5 574 feux de che­mi­nées et les 158 ren­forts envoyés en ban­lieue), avec 1 318 actions directes. La plu­part (57 %) néces­sitent moins de deux lances ; les gros bra­siers mobi­li­sant plus de cinq lances sont rares (onze feux, dont le plus impor­tant a requis qua­torze lances). Sou­vent, d’ailleurs, ce sont les habi­tants eux-mêmes qui éteignent les flammes avec des seaux, des chif­fons mouillés, du sable ou des extinc­teurs. Cette année-là, les sol­dats du feu sauvent 43 per­sonnes des flammes et réa­lisent des cen­taines d’interventions diverses. Certes, ils ne font pas de « secours à vic­time » ni de trans­port médi­ca­li­sé, mais les archives révèlent huit per­sonnes « asphyxiées » sau­vées (ten­ta­tives de sui­cide par immer­sion ou inha­la­tion de gaz). Le registre des sta­tis­tiques détaille aus­si cinq alié­nés récu­pé­rés sur les toits, sept per­sonnes extraites d’ascenseurs, quatre coin­cées sous le métro, neuf dés­in­car­cé­rées, sept reti­rées de décombres, cinq tom­bées dans des exca­va­tions… et même trois enfants ayant le pied coin­cé dans la lunette des toi­lettes. Les ani­maux ne sont pas oubliés. Cin­quante che­vaux ou bœufs ont été déga­gés de situa­tions périlleuses (chutes, acci­dents, membres blo­qués, etc.). S’ajoutent encore 252 autres opé­ra­tions, entre enlè­ve­ment de maté­riaux mena­çant de tom­ber, assè­che­ment de locaux inon­dés, bar­rage de conduites d’eau ou de gaz, déblaie­ment après acci­dents, recherche d’animaux enra­gés, sau­ve­tage de bateaux en per­di­tion et, voire d’évacuations de per­sonnes impotentes…

1 : La voi­ture PS modèle 1913 emporte six hommes, 400L d’eau alors que la géné­ra­tion 1926 emmène cinq pom­piers, mais pos­sède un moteur plus puis­sant, des roues pneu­ma­tiques et un aver­tis­seur à deux-tons élec­trique.
2 : La 5ᵉ com­pa­gnie a une tout autre phy­sio­no­mie. Son PC est ins­tal­lé rue des réser­voirs (der­rière le Tro­ca­dé­ro) et son poste cen­tral ave­nue des Ternes.
3 : Le registre de 1926 men­tionne 2 788 malades à la chambre, 981 à l’infirmerie, 111 admis­sions à l’hôpital et 38 réformes pour rai­sons médicales.


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