Histoire – En plein cœur des Années folles, alors que le Paris de Joséphine Baker s’enivre de charleston, les sapeurs-pompiers de Paris font face à un quotidien de fer. Entre engins vétustes et discipline militaire, découvrez l’histoire méconnue de ces soldats du feu qui veillaient sur la Ville Lumière il y a un siècle.
Paris, dans les années 1920, a des airs de capitale moderne. L’électricité gagne du terrain, le trafic automobile explose, la technique avance à grands pas. Et pourtant, dans les remises, la réalité est tout autre. Les engins du « départ normal » accusent leur âge : fourgons-pompes, porteurs d’échelle, échelles mécaniques et voitures PS, signées Delahaye, datent tous du début du siècle. Usés, certes, mais maintenus en vie par l’acharnement et le talent des mécaniciens. Heureusement, le vent tourne ; le Régiment vient de commander quelques machines flambant neuves, de « type 92 », histoire de rajeunir le parc1.
Une modernité en trompe‑l’œil. Mais le « service » du pompier parisien ne se résume pas à combattre les flammes. Loin de là. Les missions s’empilent : sauvetages en tout genre, déblaiements, permanence des postes, surveillance des théâtres, service téléphonique… Sans oublier l’entretien du matériel, des casernes et des 7 981 bouches d’incendie et 546 avertisseurs disséminés dans la capitale. Une chose, en revanche, ne fait pas partie du tableau : le secourisme médical. Ce n’est tout simplement pas dans les attributions des pompiers de cette époque. En 1926, le Régiment reste organisé en deux bataillons (nord et sud), répartis en 12 compagnies2 et en 24 centres de secours selon le « système Krebs » qui organise la couverture opérationnelle. Une mécanique bien huilée… en théorie.
Une crise des effectifs ? Le RSPP, c’est avant tout une affaire de jeunes provinciaux. Ils représentent 76 % de la troupe. Si le bassin parisien fournit environ un quart des recrues, les départements du nord-est marqués par la guerre et la reconversion industrielle livrent un pompier sur cinq. Les Corses aussi sont nombreux, fuyant la misère insulaire. En revanche, les hommes du sud de la Loire sont quasi absents. Ces flux migratoires s’expliquent facilement par l’exode rural, les usines détruites et les économies locales en crise. Pour ces jeunes gens, s’engager chez les pompiers parisiens, c’est la promesse d’un salaire régulier, d’une place dans la société… et peut-être d’une certaine gloire, celle du pompier de Paris.
La troupe comprend des rengagés, des engagés volontaires et des appelés du service militaire. Les sous-officiers sont tous d’anciens pompiers montés par le rang. Les officiers, eux, viennent majoritairement des écoles militaires de Saint-Cyr et de Saint-Maixent (Infanterie).
Mais leur appartenance à l’armée les condamne à une mobilité frustrante, passant d’un régiment à l’autre. En novembre, des conseillers parisiens ont d’ailleurs tenté de convaincre le ministre de la Guerre de mettre fin à cette valse incessante. Car le problème est sérieux. Sur 52 officiers prévus, seuls 45 sont présents, et 39 seulement occupent réellement leur poste (les autres étant en permission, malades ou détachés). De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer une spécialisation des officiers et un accès direct à l’épaulette pour les sous-officiers les plus méritants. Côté salaires, on ne roule pas sur l’or, mais la paie tombe régulièrement. Un sapeur débutant touche 240 francs (environ 150 € d’aujourd’hui), puis 390 francs la deuxième année et jusqu’à 600 francs la quatrième ; un caporal entre 270 francs et 650 francs ; un sergent entre 600 francs et 800 francs selon l’ancienneté. À ces montants s’ajoutent des primes, la promesse d’« emplois réservés » après la libération (facteur, policier…) et une pension de retraite. Pour fidéliser les troupes, la Ville de Paris a même débloqué 5 millions de francs entre 1924 et 1927 pour relever les soldes.
Mais l’argent ne fait pas tout. La discipline militaire est rude, le service éreintant, les moments de liberté rares. Le régime de garde est épuisant avec trois jours pour un jour de repos. Résultat, en 1926, les engagements volontaires chutent (603 contre 816 l’année précédente) tandis que le recours aux appelés bondit (616 au lieu de 476)… pour compenser. Cette modification de la structure fragilise l’expérience opérationnelle, car cette génération d’après-guerre aspire à autre chose comme les loisirs, les déplacements avec plus d’autonomie. Rester enfermé dans une caserne ne séduit plus.
« Ils vivaient dans l’attente de quelques heures de liberté qu’ils goûtaient tous les huit jours en temps ordinaire et le plus souvent tous les dix jours ».
Le combat du colonel Pouderoux. Face à la méfiance politique, aux coupes budgétaires et aux appels à la « civilianisation », le colonel Paul Pouderoux prend la plume pour défendre le modèle militaire du Corps. Cet officier de carrière a occupé plusieurs fonctions de commandement au sein du Régiment, de 1899 à 1914. Quinze années qui lui ont permis d’acquérir une vision globale de la vie en compagnie, des exigences du terrain et du tourment des hommes. « J’ai retrouvé un Régiment intact, abattu, découragé, mais identique à lui-même dans un monde bouleversé », écrit-il. Dans une étude approfondie, il dévoile les maux, conteste les velléités et dénonce les manœuvres visant à affaiblir le RSPP, à rogner son budget, à le détruire plutôt qu’à le réorganiser. Le 22 mai, il crée la commission des améliorations, avec « la ferme résolution d’améliorer le service, de le faciliter et de le simplifier ».
Pouderoux défend l’idée que la discipline, la formation et l’organisation militaire sont les garantes de l’efficacité opérationnelle… mais aussi la plus économique. Sa démonstration est implacable. Pour tenir la garde journalière (1 060 hommes en service) et absorber les permissionnaires, convalescents, recrues inemployables et services annexes, il faut un effectif théorique minimum de 1 890 hommes. Or en 1926, l’effectif réel n’a jamais dépassé 1 690. Ce déficit structurel explique l’épuisement chronique de la troupe. Les registres du service de santé en témoignent : affections respiratoires, contusions, entorses, fractures, brûlures3 … La fatigue s’accumule, les conditions de vie se dégradent, la cohésion s’estompe, les rengagements diminuent.
Le feu ne dort jamais. Malgré le matériel vieillissant, la pression sociale, les menaces budgétaires et la fatigue accumulée, le service tient. En 1926, la modernité ne réside pas seulement
dans les machines, mais aussi dans le regard porté sur ces jeunes hommes qui font vivre le RSPP. Cette jeunesse provinciale, épuisée, mais déterminée, assure la permanence coûte que coûte. La juvénilité des effectifs garantit obéissance, résistance physique et continuité du service. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1926, les pompiers de Paris interviennent sur 2 342 incendies (sans compter les 5 574 feux de cheminées et les 158 renforts envoyés en banlieue), avec 1 318 actions directes. La plupart (57 %) nécessitent moins de deux lances ; les gros brasiers mobilisant plus de cinq lances sont rares (onze feux, dont le plus important a requis quatorze lances). Souvent, d’ailleurs, ce sont les habitants eux-mêmes qui éteignent les flammes avec des seaux, des chiffons mouillés, du sable ou des extincteurs. Cette année-là, les soldats du feu sauvent 43 personnes des flammes et réalisent des centaines d’interventions diverses. Certes, ils ne font pas de « secours à victime » ni de transport médicalisé, mais les archives révèlent huit personnes « asphyxiées » sauvées (tentatives de suicide par immersion ou inhalation de gaz). Le registre des statistiques détaille aussi cinq aliénés récupérés sur les toits, sept personnes extraites d’ascenseurs, quatre coincées sous le métro, neuf désincarcérées, sept retirées de décombres, cinq tombées dans des excavations… et même trois enfants ayant le pied coincé dans la lunette des toilettes. Les animaux ne sont pas oubliés. Cinquante chevaux ou bœufs ont été dégagés de situations périlleuses (chutes, accidents, membres bloqués, etc.). S’ajoutent encore 252 autres opérations, entre enlèvement de matériaux menaçant de tomber, assèchement de locaux inondés, barrage de conduites d’eau ou de gaz, déblaiement après accidents, recherche d’animaux enragés, sauvetage de bateaux en perdition et, voire d’évacuations de personnes impotentes…
1 : La voiture PS modèle 1913 emporte six hommes, 400L d’eau alors que la génération 1926 emmène cinq pompiers, mais possède un moteur plus puissant, des roues pneumatiques et un avertisseur à deux-tons électrique.
2 : La 5ᵉ compagnie a une tout autre physionomie. Son PC est installé rue des réservoirs (derrière le Trocadéro) et son poste central avenue des Ternes.
3 : Le registre de 1926 mentionne 2 788 malades à la chambre, 981 à l’infirmerie, 111 admissions à l’hôpital et 38 réformes pour raisons médicales.