Grands formats – On les remarque à leur tenue de feu couleur sable sur inter’. La spécificité Exploration longue durée (ELD) est présente dans trois centres de secours à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris : Le Blanc-Mesnil, Ivry-sur-Seine, et Issy-les-Moulineaux et constitue une réponse opérationnelle essentielle de la Brigade face aux interventions les plus complexes.
Engagée quand l’intervention nécessite une adaptation de la réponse opérationnelle. L’ELD permet de progresser en sécurité dans des environnements hostiles : parc de stationnement couvert, réseaux souterrains, galeries techniques, parkings transformés en zones de stockage, tunnels ou ouvrages d’art. Autant de milieux où la chaleur, la fumée, l’exiguïté ou encore la distance rendent l’intervention particulièrement difficile.
Sans se substituer aux équipes incendie, les ELD ont une mission bien définie : rendre le milieu accessible et sécuriser l’engagement des autres intervenants. Une évolution éprouvée dans leur emploi, longtemps perçus comme des intervenants de dernier recours, désormais pleinement intégrés comme groupe d’aide à l’engagement.
Cadre de formation
Si le cœur de la formation reste fidèle à ce qu’on connut les générations d’ELD précédentes, son cadre a profondément évolué. Désormais, le stage est piloté par le Groupement de formation, d’instruction et de secours (GFIS). Au-delà de la structure administrative et du support logistique, le GFIS offre à cette formation exigeante l’élaboration d’un contenu pédagogique adaptée et progressif. L’enseignement, lui, reste dispensé par équipiers ELD formés et en service dans l’un des trois centres de secours ELD. Une transformation majeure, rendue possible par les infrastructures modernes de l’école de Limeil-Brévannes.
Le capitaine Jonathan Abadie, référent ELD de la BSPP, précise : « Construire une formation ELD n’est pas simple. On ne s’engage pas tous les jours en circuit fermé. On s’appuie donc sur la formation dispensée par les anciens et sur les grands retours d’expérience. » Feux de grande ampleur, interventions hors cadre, milieux atypiques : la doctrine s’est construite à partir de situations où les règles classiques ne permettent pas d’y répondre. L’ELD intervient désormais davantage en appui qu’en substitution, sécurisant l’action des primo-intervenants.
Aujourd’hui, l’apport de l’école change la donne. Les outils pédagogiques de pointe, comme la cave à fumée (CAFU), unique en France, permettent aux stagiaires de se former au plus près des conditions d’engagement réel. La logistique est centralisée par l’école, permettant ainsi à l’équipe pédagogique de se concentrer sur ses stagiaires. Les contenus de la formation ont été standardisés, notamment avec des fiches pédagogiques et un contrôle qualité. La rénovation du module de formation a permis de renforcer l’encadrement d’un point de vue médical et technique, mais aussi de former de la meilleure manière possible. « Avant, nous étions nos propres garants. Aujourd’hui, le cadre est structuré, sécurisé. Nos manœuvres restent exigeantes, mais le risque est maîtrisé. » ajoute le capitaine Abadie. La standardisation de la formation est également marquée par l’intégration complète au GFIS qui garantit transparence, homogénéité et qualité.
Un stage exigeant mais accessible
Dès l’ouverture du stage, le cadre est posé. Le capitaine Abadie rappelle aux stagiaires qu’il ne s’agit pas d’un stage d’aguerrissement : « On ne s’aguerrit pas à la chaleur. Il y a des limites physiologiques. L’objectif est d’apprendre à se connaître. » Avec huit stagiaires pour quatre encadrants, la formation permet un suivi individualisé. Pour certains exercices, il s’agit parfois même d’un encadrant pour un stagiaire, une chance. Pendant deux semaines, les stagiaires vont manœuvrer dans des atmosphères froides, chaudes, enfumées et évoluer avec un appareil respiratoire isolant grande capacité (ARICO GC) parfois en circuit ouvert, mais aussi en circuit fermé (ARICF), matériel propre aux ELD. L’état d’esprit attendu repose sur des valeurs fortes comme, l’humilité, la communication, l’autonomie, la rusticité et la persévérance.
Les profils sont volontairement variés. Officiers, sous-officiers et militaires du rang sont formés ensemble : ceux qui commandent doivent comprendre dans quoi ils engagent leurs hommes. Les sélections ELD ne reposent désormais plus sur l’ancienneté ou le grade : il arrive même que des pompiers dans leur première année de contrat, fraîchement sortis de formation initiale, soient détectés pour intégrer la spécialité.
Loin des idées reçues, le capitaine Abadie clarifie la pensée générale : « L’ELD, ce n’est pas insurmontable. On ne cherche pas des profils de l’extrême, mais des personnels capables de se contrôler et de gérer leur effort. »
Pour l’ELD, la clé est la gestion : gestion de l’effort, du stress, de l’engagement dans la durée. Savoir s’économiser pour durer, anticiper sans connaître la suite de l’opération. La mission n’est pas un sprint, mais un marathon.
Le capitaine Paul Chevreux adjoint à la 14e compagnie et stagiaire ELD partage son ressenti : « Le stage est très intense, avec beaucoup de mises en situation, notamment en feux réels. On travaille énormément la technique, mais l’accoutumance, notamment à l’ARI en circuit fermé dont l’air respiré chauffe et demande une vraie adaptation. Ce qui est marquant, c’est la cohésion : on efface les grades, on est tous équipiers. Cela crée une vraie fraternité et me permet en tant qu’officier de me replonger dans de la technique pure. »

Pompier déconstruit
Au cœur de la formation ELD, il ne s’agit pas seulement d’apprendre de nouvelles techniques. Il faut aussi désapprendre certains automatismes. Car l’explorateur longue durée n’intervient pas comme un sapeur-pompier primo-intervenant. Son engagement est différent, plus long, plus incertain, souvent hors cadre.
Pour illustrer cette nécessité d’adaptation, un exercice marque particulièrement les stagiaires. Après une progression de plus de deux kilomètres en milieu clos, en circuit fermé, les équipes atteignent une zone de survie simulée. L’effort est déjà conséquent et les stagiaires bien entamés. Là, ils peuvent retirer leur appareil respiratoire, reprendre brièvement leurs esprits. Puis la mission tombe : repartir pour un sauvetage. Non pas une, mais trois victimes. Instinctivement, les stagiaires reproduisent ce qu’ils ont toujours appris. Ils extraient les victimes, récupèrent le matériel, les tuyaux, conservent les bouteilles d’air vides, structurent leur action comme sur une intervention classique. Mais ici, cette logique devient une contrainte. « Là, le seul objectif, c’est d’être tous capables de revenir à la surface », résume le capitaine Abadie.
Le volume, le poids, la distance imposent un changement radical de raisonnement. Il ne s’agit plus de « bien faire » au sens habituel, mais « bien faire » dans la durée pour faire face aux imprévus. Abandonner le superflu. Adapter le transport des victimes. Répartir l’effort. Trouver une solution qui permette au groupe de tenir sur plusieurs kilomètres, sans rupture et en anticipant le cas défavorable. Quitte à sortir du cadre.
Le caporal-chef Florian Casuso, pompier au CS Bondy et stagiaire ELD partage ce sentiment de déconstruction : « C’est un stage difficile, on change complètement notre manière de travailler. On apprend à faire preuve d’intelligence de situation, à être beaucoup plus autonomes. Le plus dur, c’est d’apprendre à travailler autrement. »
Cet exercice, volontairement piégeux, met en lumière une réalité essentielle : l’ELD ne reproduit pas les méthodes classiques, il les adapte.
Une spécialité en constante évolution
L’ELD évolue en permanence, au rythme des risques et des innovations. Développement des infrastructures souterraines, transformation des espaces urbains, augmentation des charges calorifiques. En parallèle, les outils évoluent avec l’apparition de la robotique tel que le REX, nouveaux appareils respiratoires isolants, moyens de communication adaptés aux milieux confinés.
Le capitaine Abadie décrit la spécialité comme un pôle de recherche et de développement « On est un microcosme. Peu nombreux, expérimentés. C’est plus facile de tester, d’innover, pour diffuser ou non par la suite. »
Cette capacité d’expérimentation fait des ELD un laboratoire opérationnel pour l’ensemble de la Brigade.
Une autre façon d’être pompier
Sur intervention, les ELD peuvent surprendre. Assis au sol, veste ouverte, en récupération. Une image trompeuse : ils récupèrent pour mieux repartir. Car leur engagement s’inscrit dans la durée. Ils doivent anticiper, gérer leur effort, conserver des ressources pour la suite. S’engager sans savoir exactement ce qu’ils trouveront au fond. Être ELD impose une posture particulière.
À l’issue de leur formation, les stagiaires développent bien plus que des compétences techniques. Ils acquièrent une polyvalence opérationnelle, une autonomie, une maîtrise fine de l’effort et du stress et une capacité d’adaptation. Mais surtout, ils développent une véritable intelligence de situation, toujours empreinte du respect de la discipline au feu.