TENUE DORÉE — Engagement longue durée

 — Modi­fiée le 16 avril 2026 à 16 h 07 

Grands formats – On les remarque à leur tenue de feu couleur sable sur inter’. La spécificité Exploration longue durée (ELD) est présente dans trois centres de secours à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris : Le Blanc-Mesnil, Ivry-sur-Seine, et Issy-les-Moulineaux et constitue une réponse opérationnelle essentielle de la Brigade face aux interventions les plus complexes.

Enga­gée quand l’intervention néces­site une adap­ta­tion de la réponse opé­ra­tion­nelle. L’ELD per­met de pro­gres­ser en sécu­ri­té dans des envi­ron­ne­ments hos­tiles : parc de sta­tion­ne­ment cou­vert, réseaux sou­ter­rains, gale­ries tech­niques, par­kings trans­for­més en zones de sto­ckage, tun­nels ou ouvrages d’art. Autant de milieux où la cha­leur, la fumée, l’exiguïté ou encore la dis­tance rendent l’intervention par­ti­cu­liè­re­ment difficile.

Sans se sub­sti­tuer aux équipes incen­die, les ELD ont une mis­sion bien défi­nie : rendre le milieu acces­sible et sécu­ri­ser l’engagement des autres inter­ve­nants. Une évo­lu­tion éprou­vée dans leur emploi, long­temps per­çus comme des inter­ve­nants de der­nier recours, désor­mais plei­ne­ment inté­grés comme groupe d’aide à l’engagement.

Cadre de formation

Si le cœur de la for­ma­tion reste fidèle à ce qu’on connut les géné­ra­tions d’ELD pré­cé­dentes, son cadre a pro­fon­dé­ment évo­lué. Désor­mais, le stage est pilo­té par le Grou­pe­ment de for­ma­tion, d’instruction et de secours (GFIS). Au-delà de la struc­ture admi­nis­tra­tive et du sup­port logis­tique, le GFIS offre à cette for­ma­tion exi­geante l’élaboration d’un conte­nu péda­go­gique adap­tée et pro­gres­sif. L’enseignement, lui, reste dis­pen­sé par équi­piers ELD for­més et en ser­vice dans l’un des trois centres de secours ELD. Une trans­for­ma­tion majeure, ren­due pos­sible par les infra­struc­tures modernes de l’école de Limeil-Brévannes.

Le capi­taine Jona­than Aba­die, réfé­rent ELD de la BSPP, pré­cise : « Construire une for­ma­tion ELD n’est pas simple. On ne s’engage pas tous les jours en cir­cuit fer­mé. On s’appuie donc sur la for­ma­tion dis­pen­sée par les anciens et sur les grands retours d’expérience. » Feux de grande ampleur, inter­ven­tions hors cadre, milieux aty­piques : la doc­trine s’est construite à par­tir de situa­tions où les règles clas­siques ne per­mettent pas d’y répondre. L’ELD inter­vient désor­mais davan­tage en appui qu’en sub­sti­tu­tion, sécu­ri­sant l’action des primo-intervenants.

Aujourd’hui, l’apport de l’école change la donne. Les outils péda­go­giques de pointe, comme la cave à fumée (CAFU), unique en France, per­mettent aux sta­giaires de se for­mer au plus près des condi­tions d’engagement réel. La logis­tique est cen­tra­li­sée par l’école, per­met­tant ain­si à l’équipe péda­go­gique de se concen­trer sur ses sta­giaires. Les conte­nus de la for­ma­tion ont été stan­dar­di­sés, notam­ment avec des fiches péda­go­giques et un contrôle qua­li­té. La réno­va­tion du module de for­ma­tion a per­mis de ren­for­cer l’encadrement d’un point de vue médi­cal et tech­nique, mais aus­si de for­mer de la meilleure manière pos­sible. « Avant, nous étions nos propres garants. Aujourd’hui, le cadre est struc­tu­ré, sécu­ri­sé. Nos manœuvres res­tent exi­geantes, mais le risque est maî­tri­sé. » ajoute le capi­taine Aba­die. La stan­dar­di­sa­tion de la for­ma­tion est éga­le­ment mar­quée par l’intégration com­plète au GFIS qui garan­tit trans­pa­rence, homo­gé­néi­té et qualité.

Un stage exi­geant mais accessible

Dès l’ouverture du stage, le cadre est posé. Le capi­taine Aba­die rap­pelle aux sta­giaires qu’il ne s’agit pas d’un stage d’aguerrissement : « On ne s’aguerrit pas à la cha­leur. Il y a des limites phy­sio­lo­giques. L’objectif est d’apprendre à se connaître. » Avec huit sta­giaires pour quatre enca­drants, la for­ma­tion per­met un sui­vi indi­vi­dua­li­sé. Pour cer­tains exer­cices, il s’agit par­fois même d’un enca­drant pour un sta­giaire, une chance. Pen­dant deux semaines, les sta­giaires vont manœu­vrer dans des atmo­sphères froides, chaudes, enfu­mées et évo­luer avec un appa­reil res­pi­ra­toire iso­lant grande capa­ci­té (ARICO GC) par­fois en cir­cuit ouvert, mais aus­si en cir­cuit fer­mé (ARICF), maté­riel propre aux ELD. L’état d’esprit atten­du repose sur des valeurs fortes comme, l’humilité, la com­mu­ni­ca­tion, l’autonomie, la rus­ti­ci­té et la persévérance.

Les pro­fils sont volon­tai­re­ment variés. Offi­ciers, sous-offi­ciers et mili­taires du rang sont for­més ensemble : ceux qui com­mandent doivent com­prendre dans quoi ils engagent leurs hommes. Les sélec­tions ELD ne reposent désor­mais plus sur l’ancienneté ou le grade : il arrive même que des pom­piers dans leur pre­mière année de contrat, fraî­che­ment sor­tis de for­ma­tion ini­tiale, soient détec­tés pour inté­grer la spécialité.

Loin des idées reçues, le capi­taine Aba­die cla­ri­fie la pen­sée géné­rale : « L’ELD, ce n’est pas insur­mon­table. On ne cherche pas des pro­fils de l’extrême, mais des per­son­nels capables de se contrô­ler et de gérer leur effort. »

Pour l’ELD, la clé est la ges­tion : ges­tion de l’effort, du stress, de l’engagement dans la durée. Savoir s’économiser pour durer, anti­ci­per sans connaître la suite de l’opération. La mis­sion n’est pas un sprint, mais un marathon.

Le capi­taine Paul Che­vreux adjoint à la 14e com­pa­gnie et sta­giaire ELD par­tage son res­sen­ti : « Le stage est très intense, avec beau­coup de mises en situa­tion, notam­ment en feux réels. On tra­vaille énor­mé­ment la tech­nique, mais l’accoutumance, notam­ment à l’ARI en cir­cuit fer­mé dont l’air res­pi­ré chauffe et demande une vraie adap­ta­tion. Ce qui est mar­quant, c’est la cohé­sion : on efface les grades, on est tous équi­piers. Cela crée une vraie fra­ter­ni­té et me per­met en tant qu’officier de me replon­ger dans de la tech­nique pure. »

Pom­pier déconstruit

Au cœur de la for­ma­tion ELD, il ne s’agit pas seule­ment d’apprendre de nou­velles tech­niques. Il faut aus­si désap­prendre cer­tains auto­ma­tismes. Car l’explorateur longue durée n’intervient pas comme un sapeur-pom­pier pri­mo-inter­ve­nant. Son enga­ge­ment est dif­fé­rent, plus long, plus incer­tain, sou­vent hors cadre.

Pour illus­trer cette néces­si­té d’adaptation, un exer­cice marque par­ti­cu­liè­re­ment les sta­giaires. Après une pro­gres­sion de plus de deux kilo­mètres en milieu clos, en cir­cuit fer­mé, les équipes atteignent une zone de sur­vie simu­lée. L’effort est déjà consé­quent et les sta­giaires bien enta­més. Là, ils peuvent reti­rer leur appa­reil res­pi­ra­toire, reprendre briè­ve­ment leurs esprits. Puis la mis­sion tombe : repar­tir pour un sau­ve­tage. Non pas une, mais trois vic­times. Ins­tinc­ti­ve­ment, les sta­giaires repro­duisent ce qu’ils ont tou­jours appris. Ils extraient les vic­times, récu­pèrent le maté­riel, les tuyaux, conservent les bou­teilles d’air vides, struc­turent leur action comme sur une inter­ven­tion clas­sique. Mais ici, cette logique devient une contrainte. « Là, le seul objec­tif, c’est d’être tous capables de reve­nir à la sur­face », résume le capi­taine Abadie.

Le volume, le poids, la dis­tance imposent un chan­ge­ment radi­cal de rai­son­ne­ment. Il ne s’agit plus de « bien faire » au sens habi­tuel, mais « bien faire » dans la durée pour faire face aux impré­vus. Aban­don­ner le super­flu. Adap­ter le trans­port des vic­times. Répar­tir l’effort. Trou­ver une solu­tion qui per­mette au groupe de tenir sur plu­sieurs kilo­mètres, sans rup­ture et en anti­ci­pant le cas défa­vo­rable. Quitte à sor­tir du cadre.

Le capo­ral-chef Flo­rian Casu­so, pom­pier au CS Bon­dy et sta­giaire ELD par­tage ce sen­ti­ment de décons­truc­tion : « C’est un stage dif­fi­cile, on change com­plè­te­ment notre manière de tra­vailler. On apprend à faire preuve d’intelligence de situa­tion, à être beau­coup plus auto­nomes. Le plus dur, c’est d’apprendre à tra­vailler autrement. »

Cet exer­cice, volon­tai­re­ment pié­geux, met en lumière une réa­li­té essen­tielle : l’ELD ne repro­duit pas les méthodes clas­siques, il les adapte.

Une spé­cia­li­té en constante évolution

L’ELD évo­lue en per­ma­nence, au rythme des risques et des inno­va­tions. Déve­lop­pe­ment des infra­struc­tures sou­ter­raines, trans­for­ma­tion des espaces urbains, aug­men­ta­tion des charges calo­ri­fiques. En paral­lèle, les outils évo­luent avec l’apparition de la robo­tique tel que le REX, nou­veaux appa­reils res­pi­ra­toires iso­lants, moyens de com­mu­ni­ca­tion adap­tés aux milieux confinés.

Le capi­taine Aba­die décrit la spé­cia­li­té comme un pôle de recherche et de déve­lop­pe­ment « On est un micro­cosme. Peu nom­breux, expé­ri­men­tés. C’est plus facile de tes­ter, d’innover, pour dif­fu­ser ou non par la suite. »

Cette capa­ci­té d’expérimentation fait des ELD un labo­ra­toire opé­ra­tion­nel pour l’ensemble de la Brigade.

Une autre façon d’être pompier

Sur inter­ven­tion, les ELD peuvent sur­prendre. Assis au sol, veste ouverte, en récu­pé­ra­tion. Une image trom­peuse : ils récu­pèrent pour mieux repar­tir. Car leur enga­ge­ment s’inscrit dans la durée. Ils doivent anti­ci­per, gérer leur effort, conser­ver des res­sources pour la suite. S’engager sans savoir exac­te­ment ce qu’ils trou­ve­ront au fond. Être ELD impose une pos­ture particulière.

À l’issue de leur for­ma­tion, les sta­giaires déve­loppent bien plus que des com­pé­tences tech­niques. Ils acquièrent une poly­va­lence opé­ra­tion­nelle, une auto­no­mie, une maî­trise fine de l’effort et du stress et une capa­ci­té d’adaptation. Mais sur­tout, ils déve­loppent une véri­table intel­li­gence de situa­tion, tou­jours empreinte du res­pect de la dis­ci­pline au feu.


À LIRE AUSSI…


Retour en haut