QUARTIER OPERA — Terreur sur les grands boulevards

Maxime Gri­maud —  — Modi­fiée le 21 avril 2022 à 05 h 18 

Retour d’inter — À deux pas de l’Opéra de Paris, au cœur d’un superbe immeuble haussmannien, les soldats du feu affrontent un violent sinistre. Seule une demande de moyens adaptée et une reconnaissance approfondie du bâtiment leur permet de venir à bout du sinistre. Rembobinage.

Same­di 20 novembre, il est 10 h 30. En plein cœur des Grands Bou­le­vards, au troi­sième étage d’un somp­tueux immeuble hauss­man­nien du bou­le­vard des Capu­cines, des ouvriers s’affairent au tra­vail. Ils évo­luent dans un open space en réfec­tion de 900 m², ouvert et tra­ver­sant. Des bal­lots de laine de verre et d’autres pro­duits iso­lants jonchent le pla­teau. Sou­dain, les ouvriers assistent, impuis­sants, à un très violent départ de feu. En panique, ils quittent à toute allure le bâti­ment et alertent les pom­piers. Immé­dia­te­ment, le départ nor­mal, com­po­sé d’engins de la 7e CIS et ren­for­cé d’un groupe habi­ta­tion en anti­ci­pa­tion, se rend sur les lieux. 

L’ENFER AUX FENÊTRES 
En pre­mier COS, le ser­gent-chef Roma­ric C. du CS Saint-Hono­ré arrive sur place. Deux fenêtres flambent déjà. Fort heu­reu­se­ment, un bal­con, situé à la jonc­tion des troi­sième et qua­trième étages, semble stop­per les risques de pro­pa­ga­tion ver­ti­cale. Rapi­de­ment, les équipes pénètrent dans le bâti­ment, gra­vissent l’escalier monu­men­tal en coli­ma­çon, éta­blissent leurs lances et démarrent l’attaque du troi­sième étage. « Mes hommes dressent une ligne d’arrêt afin d’empêcher le feu de se pro­pa­ger à l’ensemble du niveau, détaille le sous-offi­cier. Si le sinistre reste cloi­son­né au troi­sième étage, les fumées noires montent déjà au niveau supé­rieur. Il nous faut donc recon­naître rapi­de­ment l’ensemble du bâtiment. »

Assaillie par les flammes, la façade du bâti­ment s’effrite. De lourds blocs de pierre s’écroulent au sol, bri­sant les garde-corps au pas­sage. Après sa demande de deux engins-pompe (EP) sup­plé­men­taires, le chef de garde observe l’évolution du sinistre. « Les pre­mières fenêtres s’éteignent, preuve de l’ef­fi­ca­ci­té de nos lances. En revanche, le feu semble se dépor­ter : les fenêtres avoi­si­nantes s’embrasent. » Le chef de garde devine alors que le volume n’est pas com­par­ti­men­té. Autre indice : une fenêtre à l’extrême droite du bâti­ment laisse échap­per des fumées noires juste au niveau d’un échafaudage. 

« Sou­dain, six fenêtres s’embrasent et une immense nappe de fumées noires s’échappe du toit »

JE DEMANDE UN RENFORT INCENDIE 
En paral­lèle, le capi­taine Alexandre Clas­trier, offi­cier de garde com­pa­gnie (OGC), arrive sur place aux côtés du chef de garde. Les deux hommes com­mencent à s’échanger leurs infor­ma­tions quand, sou­dai­ne­ment, le feu prend une tout autre ampleur : au troi­sième étage, six fenêtres s’embrasent simul­ta­né­ment. Signe d’un pos­sible embra­se­ment géné­ra­li­sé. « Mes porte-lances ont bien sen­ti la cha­leur mon­ter », se remé­more le ser­gent-chef C.. Pour­tant, le plus inquié­tant ne vient pas des fenêtres mais de la toi­ture. « Une immense nappe de fumées noires jaillit du toit, reprend le capi­taine Clas­trier. S’agit-il d’un embra­se­ment en toi­ture ? L’incendie s’est-il pro­pa­gé par les gaines tech­niques aux niveaux supé­rieurs ? À ce stade, impos­sible d’en avoir la certitude. »

Devant cette situa­tion, l’OGC prend le COS. Il s’entretient lon­gue­ment avec la PC pour conve­nir de la meilleure marche à suivre. « Il me faut prin­ci­pa­le­ment des EP pour pro­cé­der à des éta­blis­se­ments ou à des recon­nais­sances, explique-t-il. Je peux éga­le­ment pro­fi­ter de la place et de l’avenue de l’Opéra comme axe d’arrivée des engins. » Après un temps de réflexion avec l’officier PC, la déci­sion est prise. En plein cœur de Paris, il demande un ren­fort incen­die, com­plé­té par quatre engins-pompe ! Par la suite, une sec­to­ri­sa­tion s’organise. Le ser­gent-chef Car­ré assure l’attaque mas­sive du troi­sième étage et le capi­taine Clas­trier prend à son compte l’ensemble des recon­nais­sances dans les niveaux supérieurs. 

DES PROPAGATIONS INSIDIEUSES 
L’attaque mas­sive se pour­suit et les inter­ve­nants découvrent la véri­table nature de cette étrange nappe de fumées, notam­ment au moyen du drone de la BSPP. En réa­li­té, le troi­sième étage est sur­mon­té d’une cou­pole. Au-des­sus de celle-ci, un immense puits de lumière cen­tral remonte le long des étages. « Ce sont les fumées du troi­sième étage qui s’évacuent, devine alors le COS. Rien à voir avec de poten­tielles pro­pa­ga­tions. » Une décou­verte ras­su­rante mais qu’il faut main­te­nant exploi­ter : si les fenêtres du troi­sième étage ont cédé face à la sur­pres­sion, tous les autres étages res­tent enfu­més. Aus­si­tôt, les pom­piers en recon­nais­sance brisent les vitraux inté­rieurs du qua­trième au sep­tième étage. Cette action faci­lite gran­de­ment l’évacuation des fumées. En paral­lèle, le colo­nel Yann Le Corre, offi­cier supé­rieur de garde, prend le COS afin de com­plé­ter le dis­po­si­tif et de coor­don­ner l’intervention dans son ensemble. 

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Au troi­sième étage, les sol­dats du feu pour­suivent leur attaque mas­sive entre les mon­ceaux de gra­vats. Après plu­sieurs minutes, ils font une ter­rible décou­verte. L’incendie est par­ve­nu à se pro­pa­ger insi­dieu­se­ment : gui­dé par deux puits de lumière, celui-ci s’est exfil­tré jusqu’à une cage d’escalier de ser­vice. Celle-ci se consume main­te­nant du troi­sième jusqu’au sep­tième étage. Heu­reu­se­ment, le ren­fort incen­die, et sur­tout les engins-pompe deman­dés en masse, per­mettent d’adjoindre des moyens consé­quents. Ain­si, le COS place une lance à chaque niveau de la cage d’escalier afin d’enrayer les pro­pa­ga­tions. « Nous avons bien fait d’effectuer cette demande en amont, atteste le capi­taine Clas­trier. Sans cela, l’intervention aurait sans doute connu une évo­lu­tion bien plus défavorable. »

À l’extérieur, les spé­cia­listes RSMU et du GRIMP, deman­dés en ren­fort par le colo­nel Le Corre, assurent le son­dage et la sécu­ri­sa­tion de la façade sinis­trée. Les points d’in­té­rêt concernent les par­ties où des blocs de pierre se sont écrou­lés mais aus­si l’échafaudage tou­ché par les flammes. L’intervention touche alors à sa fin.

Une occa­sion pour les chefs de sec­teur de prendre du recul. « Dans les grandes lignes, cet incen­die rap­pelle le feu du Cré­dit lyon­nais de 1996, ana­lyse le capi­taine Clas­trier. Net­te­ment moins de points défa­vo­rables, bien sûr, mais nous y retrou­vons les pro­blé­ma­tiques inhé­rentes à ces grands immeubles hauss­man­niens. » Enfin, après quatre heures d’intervention, 223 pom­piers enga­gés et dix lances déployées, le feu est fina­le­ment éteint. Les sol­dats du feu peuvent déblayer tout le troi­sième étage ain­si que l’ensemble de la cage d’escalier de ser­vice. Fort heu­reu­se­ment, aucun bles­sé grave n’est à déplorer.

Un grand bra­vo à la 7e compagnie !


Points favorables

  • L’incendie se déclare un same­di matin dans un immeuble exclu­si­ve­ment com­po­sé de bureaux. Les locaux sont donc inoccupés.
  • La cou­pole du bâti­ment pro­pose un immense puits de lumière cen­tral, per­met­tant d’évacuer les fumées.
  • Le hall monu­men­tal ain­si que le grand esca­lier en coli­ma­çon faci­litent l’établissement des lances.
  • L’intervention se dérou­lant en plein Paris, les hydrants sont nom­breux et cor­rec­te­ment répartis.
  • Un bal­con (C+D) situé entre le troi­sième et qua­trième étage stoppe les pro­pa­ga­tions ver­ti­cales en façade.

Points favorables

  • Dif­fi­cile de cou­per les accès aux Grands Bou­le­vards sur la place de l’Opéra : l’un des lieux les plus tou­ris­tiques et fré­quen­tés de Paris.
  • L’immeuble est exi­gu, en par­tie, et dis­si­mule des puits de lumière et des cages d’escalier.
  • La façade du bâti­ment s’effrite et des blocs de pierre s’écroulent sur la chaus­sée, pro­vo­quant un risque d’accident et condam­nant l’une des entrées.

« Un feu très déve­lop­pé dans le quar­tier des grands maga­sins et à une heure de forte affluence. »

Colonel Yann Le Corre — Officier supérieur de garde (OSG)

Quels élé­ments vous poussent à prendre le COS ?
Le sinistre concerne un pla­teau en réfec­tion de 900 m² et le risque de pro­pa­ga­tion vers les niveaux supé­rieurs reste envi­sa­geable. De plus, les recon­nais­sances dans les étages ne sont pas fina­li­sées. La com­pré­hen­sion de cet immeuble, restruc­tu­ré et réamé­na­gé, n’est que par­tielle et la décou­verte de vic­times reste pos­sible. Enfin, nous sommes au cœur de Paris, en plein week-end de décembre, face à un incen­die très spec­ta­cu­laire. La prise de COS sonne donc comme une évi­dence pour moi.
Quelles mesures met­tez-vous en place et avec quels moyens ?
Nous com­plé­tons le dis­po­si­tif hydrau­lique afin d’attaquer le foyer prin­ci­pal et de lut­ter simul­ta­né­ment contre les pro­pa­ga­tions via les puits de lumière et l’escalier de ser­vice. En paral­lèle, les recon­nais­sances dans les niveaux supé­rieurs demeurent essen­tielles compte tenu de la com­plexi­té de la dis­tri­bu­tion de l’îlot. Nous enga­geons donc de nom­breux moyens dans cette mis­sion. Enfin, il importe d’organiser la zone de déploie­ment des secours afin d’éviter une conges­tion des axes de circulation.

Quelle était la par­ti­cu­la­ri­té de cette inter­ven­tion et peut-on en tirer des ensei­gne­ments ?
La dimen­sion spec­ta­cu­laire et média­tique de l’intervention ne peut être écar­tée. Il s’agit d’un feu très déve­lop­pé dans le quar­tier des grands maga­sins et à une heure de forte affluence. Par ailleurs, cette opé­ra­tion illustre à nou­veau l’importance et le rôle-clé du véhi­cule poste de com­man­de­ment (VPC). Sous la hou­lette de l’officier PC, il agit véri­ta­ble­ment comme un organe de ges­tion des moyens, de coor­di­na­tion des actions et de syn­thèse et d’information au pro­fit des auto­ri­tés.
Je retiens éga­le­ment l’importance de l’échelonnement tac­tique entre les COS suc­ces­sifs, nous per­met­tant, à chaque niveau, de rééva­luer la situa­tion et de com­plé­ter le dispositif.

Pho­tos : CPL Cyrille Nicolas


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