#BrigadeInside – Au-delà des monuments iconiques, le patrimoine parisien constitue une mémoire collective fragile, regroupant archives, œuvres d’art et édifices classés. Face aux risques d’incendie ou d’inondation, sa protection est devenue une priorité stratégique. Découvrez comment la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, en collaboration avec des acteurs clés comme le Bouclier bleu, déploie une expertise unique : du conseil technique à l’élaboration des plans de sauvegarde des biens culturels (PSBC). Plongez au cœur d’un dispositif d’exception où prévenir, protéger et intervenir sont les maîtres-mots pour transmettre notre héritage aux générations futures.
Sauver ce qui nous survivra
À Paris, le patrimoine dépasse largement l’image des grands musées et monuments mondialement connus. Il englobe tout ce qui constitue l’héritage commun : les collections visibles dans les galeries, les réserves privées souvent méconnues, les bâtiments classés, les archives, les bibliothèques, mais aussi certaines casernes dont l’architecture sont inscrites au patrimoine.
Le patrimoine parisien, c’est un tissu dense d’œuvres, de lieux, d’objets, de traditions et de savoir-faire. Il représente une mémoire collective, un héritage matériel ou immatériel, transmis d’une génération à l’autre.
Selon l’UNESCO1, il s’agit de « l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir ». Une richesse inestimable, parfois fragile, dont la perte est irréversible.
L’affaire de tous. Protéger ce patrimoine ne s’improvise pas. À Paris, la sauvegarde repose sur une véritable chaîne d’acteurs : institutions culturelles, services de l’État, associations spécialisées (le Bouclier bleu notamment) et, bien sûr, les sapeurs-pompiers. Depuis les années 2010, la BSPP développe une expertise rare dans ce domaine, nourrie par l’expérience de grands sinistres – de l’hôtel Lambert au théâtre Mogador à la mairie du XIIe arrondissement.
Cette protection s’exerce à plusieurs niveaux.
Prévenir : audits, conseils techniques, participation aux projets de rénovation, amélioration des dispositifs de sécurité incendie.
Protéger : plans de sauvegarde des biens culturels (PSBC), aujourd’hui déployés dans tout le pays depuis son impulsion par la BSPP dans les années 2010.
Intervenir : formation des sapeurs-pompiers à la prise en charge des œuvres, exercices réguliers, entraînements conjoints.
La BSPP dispose également du matériel spécialisé afin de protéger, conditionner ou déplacer des œuvres en urgence.
Depuis 2023, une convention opérationnelle avec le Bouclier bleu France renforce encore ce dispositif : formations croisées, renforts mutuels, appui lors d’extractions ou d’évacuations de collections. Cette collaboration rapproche les mondes de la culture et de l’intervention, afin que chacun parle le même langage face au risque.
Face aux risques. Le danger principal qui menace les biens patrimoniaux reste l’incendie, dont la violence peut détruire en quelques minutes des œuvres parfois uniques. Mais d’autres risques sont tout aussi redoutés : inondations, crues de la Seine, effondrements, acte malveillant ou phénomène géologique.
Un sinistre peut ne jamais toucher le public, mais faire disparaître des trésors irremplaçables, parfois invisibles du grand public : archives anciennes, réserves de musées, collections scientifiques. Le risque, c’est donc la possibilité de perdre une partie de notre histoire, de notre identité et de notre mémoire commune.
Pour la BSPP, ces enjeux sont à la fois humains, culturels, économiques et médiatiques. Lorsqu’un site classé brûle, à l’image de Notre-Dame, c’est tout un pays qui regarde et retient son souffle. C’est pourquoi la Brigade accorde une attention particulière à ces lieux sensibles : doctrine dédiée, moyens spécialisés, réseau d’experts, retours d’expérience. Sa légitimité est aujourd’hui pleinement reconnue parmi les acteurs du patrimoine.
La sauvegarde du patrimoine n’est pas seulement un geste technique : c’est un engagement envers les biens communs et sa transmission aux générations futures. Prévenir, protéger, intervenir… et transmettre. Voilà le fil rouge de ce dossier.
texte : 1CL Raphaël Orlando
1 : Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture
Œuvres en manœuvres
Il est des manœuvres que l’on connaît par cœur, que l’on répète inlassablement afin d’acquérir et conserver une efficacité optimale. Des gestes, des procédures et des méthodes qui font l’excellence du service rendu à la population et… aux biens.
Ces dernières années, quelques importants sinistres ont eu raison de notre patrimoine. On pense, bien évidemment, à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris (en 2019) ou plus récemment celui de la mairie du XIIe arrondissement (début 2025). Des faits qui soulignent la nécessité de mettre en place des moyens permettant de préserver l’intégrité des biens de valeur. On appelle cela la protection du patrimoine culturel (PPC). En ce sens, les sapeurs-pompiers de Paris ont toujours participé à cette démarche. En témoigne de nos jours la présence de notre savoir-faire à la Bibliothèque nationale de France (BNF), au Louvre ou encore au musée d’Orsay ou à l’Assemblée nationale.
Le 25 septembre 2025, sur les coups de midi, quelques pompiers se sont rendus à la Banque de France de Paris, secteur Rousseau. L’objectif consiste en une manœuvre de sauvetage des biens de valeurs entreposés sur le site, lors d’un violent incendie.
Dès leur arrivée, le personnel est informé qu’un incendie est en cours et qu’il est traité par les premiers intervenants. Vient alors le moment où le COS (commandant des opérations de secours) fait sa demande de moyens. « Je demande une section de sauvegarde des biens culturels. »
Une section spécialisée mobilisée. Dégât des eaux, incendies, actes de vandalisme et autres événements géologiques peuvent être à l’origine de cette demande. Elle comprend le matériel et les ressources humaines nécessaires pour assurer la protection, l’extraction et le conditionnement d’un grand volume d’œuvres. Elle se compose d’un PEV avec LSBC, d’un EP, d’une section de soutien opérationnel, d’un VLR CDG (chef de secteur sauvegarde des biens culturels, BSBC, PC APP et d’un VLR OSG GAS. « Cette demande de section met en situation des pompiers du GIS /du GAS et du GSS, souligne l’adjudant-chef Benoit Potier de Courcy, chef du groupe préparation opérationnelle formation spécialisée du GAS. Cela permet de travailler la coordination opérationnelle et de sensibiliser les différentes parties prenantes de l’intervention à la protection du patrimoine culturel. »
Le ballet des œuvres : préserver, protéger, extraire. « C’est à ce moment-là que la PC GIS confie à la PC GAS la sauvegarde des œuvres dans des zones où les équipes ne courent plus aucun risque, explique le lieutenant Malik Moreil, chef de la section préparation opérationnelle formation spécialisées du GAS. Pour cet exercice, nous avions des œuvres d’art factices dégradées par le feu, les fumées ou les eaux d’extinction. Quand elles ne sont pas transportables, on fait en sorte de les préserver au maximum sur place avec des couvertures anti-feu, des bâches ou du papier à bulle, par exemple. Dans le cas contraire, on les évacue et on les confie à un partenaire extérieur.
Le SINUS des œuvres. Nommée, pour l’instant ARTEMIS, la manœuvre d’extraction des œuvres est inspirée de celle utilisée pour les victimes avec le lot SINUS. On recense, on trie et on prend en charge. « Dans chaque établissement où il y a œuvres d’art se trouve un (PSBC) plan de sauvegarde des biens établi par des conservateurs. Ce document permet de prioriser les œuvres à sauver en fonction de leur valeur. Le chef de secteur ou l’officier de la PC appui peut ainsi donner les missions », ajoute le lieutenant Moreil.
C’est aussi munies d’une fiche détaillée que les équipes se rendent au chevet des trésors du pays. Le chef d’équipe peut, en amont de sa reconnaissance, voir où il doit se rendre et anticiper le matériel dont il aura besoin pour effectuer sa mission.
Une fois les œuvres sorties d’affaire, un code-barre leur est attribué. Grâce à une application informatique, on peut les recenser et savoir où elles se situent. « Comme pour SINUS, il y a différentes zones de regroupement. Le but est d’effectuer un état des lieux rapide de ce que l’on a pu sauver et ce qui ne l’est pas encore. Cela permet à la PC d’avoir un suivi en temps réel de la situation », explique l’adjudant-chef Potier de Courcy.
Un appui extérieur : le Bouclier bleu France. À partir de ce moment-là, quelques gestes peuvent être réalisés sur place afin de commencer la réparation de certaines pièces ou, du moins, faire en sorte que leur état ne se dégrade pas. Pour plus d’efficacité, le COS peut demander l’appui du Bouclier bleu France. L’association se déplace alors sur les lieux de l’intervention pour appuyer l’action de la Brigade. Une fois sur place, les entités se coordonnent afin d’évaluer les dommages, les pertes et évaluer les renforts nécessaires pour mener à bien l’opération.
En s’entraînant régulièrement à sauvegarder les biens culturels, la Brigade renforce non seulement ses compétences, mais aussi son rôle essentiel dans la préservation de la mémoire collective. À l’avenir, ces manœuvres pourraient s’étendre à d’autres institutions et intégrer de nouveaux outils technologiques, afin d’anticiper les défis de demain.